Bonjour à  tous, soyez les bienvenus sur mon blog, consacré à la poésie romaine !

J'aurai le plaisir de partager avec vous les diverses idées et interprétations des oeuvres des poètes du premier siècle av. J.-C. et vous serai reconnaissante de tout avis ou commentaire. En espérant que vous trouverez les réflexions proposées ici intéressantes, je vous souhaite une agréable visite et beaucoup de chance dans votre pèlerinage vers les trésors de la littérature antique.
Par Aleta Alekbarova
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Omnium prouinciarum populi Romani quibus finitimae fuerunt gentes quae non parerent imperio nostro fines auxi. Gallias et Hispanias prouincias, item Germaniam, qua includit Oceanus a Gadibus ad ostium Albis fluminis pacaui. Alpes a regione ea quae proxima est Hadriano mari ad Tuscum pacificaui nulli genti bello per iniuriam inlato. Classis mea per Oceanum ab ostio Rheni ad solis orientis regionem usque ad fines Cimbrorum nauigauit, quo neque terra neque mari quisquam Romanus ante id tempus adit.
Res Gestae diui Augusti, 26

J'ai agrandi le territoire de toutes les provinces du peuple romain voisines de nations qui n'obéissaient pas à notre pouvoir. J'ai pacifié les provinces des Gaules et des Espagnes, ainsi que la Germanie, selon les limites de l'Océan, de Cadix à l'embouchure du fleuve Elbe. J'ai fait en sorte que les Alpes, de la région la plus proche de la mer Adriatique à la mer Tyrrhénienne, soient pacifiées sans mener de guerre injuste contre aucune de ces nations. Ma flotte a navigué à travers l'Océan, de l'embouchure du Rhin vers l'est jusqu'au territoire des Cimbres, là où aucun Romain n'était allé jusqu'alors, que ce soit par terre ou par mer...
Actes du divin Auguste, 26 ( trad. par M. Dubuisson )

Imperator Caesar Augustus devint dieu déjà de son vivant. Sa gloire fut immense comme le mérite que l’on lui assignait : il entra dans la légende en tant que "jeune homme providentiel" qui, après avoir apporté une paix durable dans l’Italie déchirée par presque un siècle de guerres civiles, stabilisa l’ordre politique et social à Rome et restaura les anciennes moeurs et vertus. A sa mort, on parla du Saeculum Augustum et d’un âge d’or intellectuel.


Considéré à l’aune de l’image favorable laissée par son règne, le Princeps reste toujours, aux yeux de nombreux historiens, le symbole de la grandeur romaine, de la prospérité et de l’apogée culturel. Pourtant, certains spécialistes ne manquèrent pas de s’interroger sur la personnalité authentique du prince, dissimulée sous son masque de piété et de justice, et de remettre en cause la réalité de son nouveau régime, la manière dont il fut instauré et maintenu.


Les anciennes sources abondent en informations bouleversantes sur la carrière d’Auguste et son règne. Aussi constate-t-on avec quelque étonnement la froide ambition qu’il manifestait tout au long de sa lutte pour le pouvoir, et qui allait parfois jusqu’à une cruauté exceptionnelle. En effet, on sait que c’est en se servant du nom hérité de César, ainsi que, plus tard, de son auréole divine, qu’il acquit ses troupes et sa clientèle. Décidé à venger le dictateur assassiné, il déclencha une longue série de proscriptions afin d’éliminer les opposants au triumvirat et de confisquer les fortunes des riches Romains, ce qui lui permit de payer les dépenses de la future guerre contre Brutus et Cassius. Or, sa victoire ne mit pas fin à la terreur sanglante qui régnait alors en Italie. Un nouveau conflit, issu des expropriations qu’il avait entreprises pour assurer les terres italiennes à ses vétérans, rompit bientôt sa fragile alliance avec Lucius Antonius et Fulvie, le frère et l’épouse de Marc Antoine. La défaite des antoniens, dont de nombreux républicains, se montra lourde de conséquences tragiques : il suffirait de se souvenir de la destruction de la ville de Pérouse, l’un des derniers grands centres de la culture étrusque, mais aussi du sacrifice de trois cents chevaliers romains aux Mânes du divin César et dont les biens furent ensuite distribués aux soldats du vainqueur. Il faut noter qu’Octavien n’avait pas hésité, en vue de cette victoire, à recourir à une arme subversive qu’il savait manier par excellence : il avait fait répandre une pluie de rumeurs et d'épigrammes ayant pour but de ridiculiser ses ennemis ; l'une, particulièrement expressive, nous est rapportée par Martial (XI, 20) :

Quod futuit Glaphyram Antonius, hanc mihi poenam 
Fuluia constituit, se quoque uti futuam. 
Fuluiam ego ut futuam ! Quid si me Manius oret 
Paedicem, faciam ? non puto, si sapiam. 
Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid ? quod mihi uita 
Carior est ipsa mentula, signa canant.

Parce qu’Antoine a baisé Glaphyra, voici le châtiment auquel m’a condamné Fulvia : que je la baise aussi. Que moi je baise Fulvia ? Alors si Manius me demandait de le sodomiser, il faudrait que le fasse ? Avec un peu de bon sens, sûrement pas. Baise-moi ou c’est la guerre, dit-elle. Que faire, puisque plus qu’à la vie je tiens à ma bite ? Sonnez, trompettes !

Ce n’était pourtant qu’un début, et son redoutable art de propagande eut l’occasion de se découvrir en toute sa puissance lors de son combat contre Antoine et Cléopâtre.


Il ne fait aujourd'hui guère de doute que c’est surtout à force d’une diffamation intense et méthodique, dont il s’appliquait à saturer l’opinion universelle, qu’Octavien réussit à imposer au peuple sa "campagne patriotique" contre "l'Egyptienne", qui fut en réalité une nouvelle guerre civile. La fameuse bataille d'Actium fait l’objet des querelles les plus animées à ce sujet, ainsi que de graves malentendus. A proprement parler, il ne s’agissait pas d’une bataille, étant donné qu’Antoine entendait uniquement rompre le blocus d'Agrippa. Attaquer l'adversaire en mer, attendre que l'escadre de la reine parvienne à sortir du golfe d'Ambracie, dégager ensuite le reste de la flotte - tel fut le plan qui, en somme, réussit si bien qu'un tiers des navires antoniens échappa à l'ennemi, emportant le trésor royal. Cependant, son armée comptait aussi les légions terrestres qu'il avait chargées de regagner l'Asie Mineure, et Octavien concentra sur elles son attention. Passant de division en division, il affirmait sans répit aux hommes que leur chef les avait abandonnés pour suivre sa reine... qui s'était lâchement enfuie en plein milieu de la bataille. Cette déformation des faits fut accompagnée de promesses de salaire et de terres en Italie. Les soldats tinrent bon pendant une semaine ; le huitième jour, ils cédèrent. Tout compte fait, c'est en cette immense perte que consistait la réelle défaite d'Antoine, causée plutôt par une contrevérité que par les armes, et qui entraîna la trahison de tous ses alliés. « De cette demi-victoire, dont le mérite revient surtout à Agrippa, l'idéologie augustéenne va faire le signe tangible de l'élection du Prince par les dieux », écrit Paul-Marius Martin dans son commentaire de la légende d'Actium (Antoine et Cléopâtre, chap. 8).


De là, il est légitime de se demander sérieusement s’il faut prendre à la lettre les témoignages des historiens qui ne pouvaient que reprendre la version imposée par le monarque. Il ne serait peut-être pas judicieux de croire à la métamorphose de cet homme sans scrupules en avatar de la vertu et de la clémence, ni à la sincérité de la comédie qu'il joua en -27, lorsqu’il affecta de renoncer au pouvoir et de ne le reprendre que contre son gré. Dans son Dictionnaire philosophique, Voltaire pousse la critique plus loin ; selon lui, le prince aurait été « un fort méchant homme, indifférent au crime et à la vertu, se servant également des terreurs de l’un et des apparences de l’autre, uniquement attentif à son seul intérêt, n’ensanglantant la terre et ne la pacifiant, n’employant les armes et les lois, la religion et les plaisirs, que pour être le maître, et sacrifiant tout à lui-même ».


Bien entendu, la littérature n'occupait pas une mince place dans la propagande du nouveau régime. Plusieurs exemples attestent la présence d’une impitoyable censure qui aurait veillé à la conformité des oeuvres contemporaines avec les conventions de l’idéologie et la version officielle de l'histoire, tout en supprimant celles qui risquaient de les démentir, et éliminant même, si nécessaire, leurs auteurs. On mentionnera l'historien Titus Labienus dont le grand ouvrage fut brûlé par le sénat sur l'ordre du souverain, et qui finit par se suicider. Comment s’expliquer, en revanche, la faveur dont on distingua l’érudit Nicolas de Damas, cet ancien précepteur des enfants d'Antoine et de Cléopâtre et ce si loyal courtisan d'Hérode par la suite ? Toujours est-il qu’Auguste l'invita à rédiger une Histoire, et que la source primaire dont celui-ci se servit fut la propre biographie de l'empereur, De vita sua ; d’ailleurs, c'est bien lui qui contesta la filiation de Césarion, le fils aîné de la reine d'Egypte, à Jules César, tandis que le fils adoptif du dictateur s’y trouva porté aux nues...


Mais c'est la poésie qui servit de scène au drame le plus fascinant, à la lutte la plus acharnée.


Par Aleta Alekbarova
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Le poète en des jours impies

Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,

Comme une torche qu’il secoue,

Faire flamboyer l’avenir.

 

Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres

 

 

Si l’on s’en tient à la tradition, on sera forcé de constater l’exemplaire amitié qui, au dire des plus anciens commentateurs, liait l’empereur avec « ses » poètes, la dévotion sans bornes que ceux-ci nourrissaient pour lui. Cependant, leurs natures et leurs moeurs transparaissant au travers de leurs oeuvres ne suffiraient-elles pas, à elles seules, pour ébranler les pareils préjugés ? Comment imaginer en effet ces tendres prêtres des Muses fidèles aux anciennes valeurs romaines s’incliner devant le destructeur de la liberté d’esprit et de parole (qui, nous l’avons vu, enterra définitivement la République en faisant semblant de la restaurer), et même devenir ses propagandistes les plus enflammés ?

                                                  

Certes, tout semble le confirmer. Ainsi, le sublime Virgile ne rendait-il pas hommage au « jeune homme divin », le brillant Horace ne célébrait-il pas son règne ? Comment aussi contester le désir de l’ardent Properce d’immortaliser la glorieuse victoire d’Actium, le dévouement de Gallus qui poussa la ferveur jusqu’à soutenir son prince par la voie militaire, la modeste distance du gracieux Tibulle, dont les élégies, consacrées à l’éloge de la paix et de la campagne, s’abstinrent de faire la moindre mention de la politique ? Pourtant, ces apparences sont trompeuses, et nul exégète ne saurait nier les nombreuses contradictions présentes dans les oeuvres citées (et qui débouchent souvent sur de graves maladresses linguistiques, ainsi que des fautes de langage, sans parler de celles du goût), le mystérieux système d’échos qui les unifie, la quantité de personnages complètement inconnus et, par-dessus tout, une étrange tension presque palpable à chaque vers. A cela s’ajoute que l’on ne devrait jamais oublier la vigilance de la censure impériale qui empêchait jusqu’aux esprits les plus doués d’écrire ce qui contrariait la propagande du régime, qui les forçait à dissimuler leurs vraies attitudes. Ces circonstances ne nous autorisent-elles pas à nous détourner de la doxa - qui, plutôt que de modifier les anciennes convictions, préfère y fermer les yeux ou, pire encore, adopter une position indulgente vis-à-vis de ces virtuoses de la poésie -, et à admettre une version beaucoup plus digne et logique, selon laquelle nos poètes haïssaient l’empereur et dénonçaient, sous couvert de pompeux louanges, ses crimes ?

 

On pourrait répliquer que le patronage du puissant Mécène excluait, de la part de ses protégés, toute forme d’opposition contre l’idéologie augustéenne. Mais c’est qu’on associe trop souvent ce grand personnage à son maître, qu’on le présente comme le principal complice et le bras droit d’Auguste, l’inventeur malicieux de sa propagande, un riche jouisseur et un « admirateur » nonchalant des lettres... Rares sont ceux qui percèrent le masque touchant de leur amitié. Déterminé à combattre le régime de l’intérieur et à protéger ses amis poètes contre la nouvelle menace, poète lui-même, Mécène devint l’un des plus intimes collaborateurs du jeune César. Grâce à ses excellentes qualités de chef, ainsi qu’à sa fine intuition politique, il se trouvait souvent seul à gouverner Rome pendant les absences ou  les « vacances » de l’empereur (habitué, lui, à fuir la capitale et à rejeter ses responsabilités sur le ministre dès que des problèmes plus difficiles surgissaient). Toutefois, ils vivaient toujours dans une certaine inimitié mutuelle, et Mécène était constamment obligé à subir le persiflage de son prétendu ami, lequel ne manquait pas une seule occasion de l’humilier. Ainsi, non content de moquer son mode de vie, ses élégances ni son style poétique qu’il comparait aux « boucles parfumées », celui-ci finit par séduire Térentia, l’épouse bien-aimée de Mécène. Outre le cruel plaisir que ce jeu lui procurait, il possédait à présent le moyen de manipuler aisément son ministre, de le surveiller de près. Le mari désespéré, conscient du danger qui le menaçait, ne sut pas pour autant renoncer à son fatal amour :

 

Hic mihi seruitium uideo dominamque paratam:
    iam mihi, libertas illa paterna, uale.
seruitium sed triste datur, teneorque catenis,
    et numquam misero uincla remittit Amor
.

Je trouve ici l'esclavage, et le joug d'une maîtresse tout prêt : adieu donc, liberté de mes pères. Mais il est bien dur l'esclavage qu'on m'impose, et je suis chargé de chaînes ; malheureux ! jamais l'Amour n'allège mes liens. (Tib. II, 4, 1-4).

 

L’inévitable arriva. En -23, son beau-frère Muréna prit la tête de la conspiration préparée contre le despote. Le plan fut trahi et l’on arrêta les coupables ; c’est alors que Mécène eut l’imprudence de révéler à sa femme un secret concernant le complot, ce qui entraîna un sérieux conflit avec l’empereur. Écarté de la plus grande partie de ses charges, il conserva néanmoins son autorité.

 

Mais il faut noter que cette hostilité allait plus loin. Suétone nous rapporte une remarque curieuse, lancée par Agrippa à l’adresse de Mécène et de Virgile : il les accusait d’avoir inventé « une espèce de mauvais esprit d’un nouveau genre, qui n’était ni enflé ni maigre, mais qui usait des mots à double sens et passait ainsi inaperçu » (M. Vipsanius a Maecenate eum [Virgile] suppositum appellabat nouae cacozeliae repertore, non tumidae nec exilis, sed ex communibus uerbis, atque ideo latentis, Vita Vergili). Bien que la plupart des exégètes ne prêtent pas généralement grande attention à cette remarque, elle nous révèle un fait très important, permettant d’éclaircir notre énigme : l’existence d’une double écriture.

 

Elle consistait en l’emploi des ambiguïtés lexicales et syntaxiques, des particularités de la grammaire, des effets du rythme et des sonorités, d’une cuisante ironie, de la juxtaposition de différentes images, du choix de pseudonymes (tels que Cyrus = Maître), et, avant tout, de l’ingénieux procédé du changement secret des locuteurs que le lecteur pouvait distinguer en s’appuyant sur de nombreux indices. Ainsi, les initiés de la « cacozélie invisible » surent contourner la censure tout en faisant semblant de s’y soumettre, défier le tyran en feignant de l’exalter, dévoiler l’état déplorable du pays asservi en prétendant annoncer l’arrivée de l’âge d’or, et se frayer, en dépit de tous les obstacles, le chemin vers la liberté.

 

Cedant carminibus reges regumque triumphi,
    cedat et auriferi ripa benigna Tagi! [...]

pascitur in vivis Livor; post fata quiescit,
    cum suus ex merito quemque tuetur honos.   

   
Que les rois, que leurs triomphes cèdent donc à la poésie ! Qu'elles lui cèdent, les rives fortunées du Tage aux flots semés d'or. [...] Vivant, on sert de pâture à l'Envie ; elle ne vous quitte qu'à votre mort, et vous dormez alors, protégé par la gloire que vous avez méritée. (Ov. Amor. I, 15, 33-34, 39-40)

 

Par Aleta Alekbarova
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Étant un dieu, tu n'as pas craint la colère des dieux. Tu as fait aux vivants des dons trop grands. Pour cela, sur cette roche lugubre, debout, sans fléchir le genou, sans dormir, tu te consumeras en lamentations infinies, en gémissements inutiles. L'esprit de Zeus est implacable.

Eschyle, Prométhée enchaîné



Lecteur subtil de poésie, et poète lui-même à ses heures, Auguste ne mit pas longtemps à pénétrer le secret de la double écriture, à discerner les piques dissimulées sous les suaves apparences. Cependant au lieu de foudroyer aussitôt les audacieux et d'étouffer à toute vitesse la révolte, il préféra laisser à celle-ci libre cours, tout en observant, non sans quelque plaisir narquois, les furtives attaques des poètes. Maître de la censure bien conscient du fait que seuls plusieurs initiés fussent sensibles aux finesses de la « cacozélie invisible », il estima le danger négligeable, voire avantageux. Toujours est-il que les membres du Cercle de Mécène passaient aux yeux du peuple pour les adorateurs les plus enthousiastes du prince, lequel, de son côté, ne se gênait pas pour les charger de différentes commandes, disposant ainsi l'opinion publique à croire que les oeuvres en question étaient créées à la gloire de son règne. Au reste, une fois que leur inappréciable talent aurait servi ses intérêts, la revanche ne saurait tarder.


A peine pourrait-on trouver un exemple plus éloquent et plus douloureux de cette sinistre évidence que le destin tragique de Virgile. Certains commentateurs ne manquèrent pas, et à fort juste titre, de remettre en question la version officielle de la mort mystérieuse du Maximus Vates, laquelle a, à la vérité, bien de quoi intriguer. Les sources anciennes précisent que, l'Enéide terminée et ne demandant qu'une ultime révision, Virgile prit inopinément la décision de consacrer trois ans supplémentaires à un voyage dans les lieux où la première partie de son épopée était située et qu'il souhaitait visiter personnellement pour pouvoir mener l'oeuvre à bien. Toutefois l'empereur qui, par l'effet d'un hasard admirable, séjournait alors à Athènes à la suite d'une longue campagne orientale, le convainquit à son arrivée de rentrer avec lui en Italie. A en croire la légende, Virgile eut l'imprudence de visiter, avant leur départ, la ville historique de Mégare sous un soleil brûlant, ce qui provoqua un grave malaise dû à l'insolation. L'initiative d'Auguste ne fit qu'empirer l'état du malade, puisqu'au lieu de le confier sur-le-champ aux soins des médecins athéniens, il le prit sur son bord. Le poète s'éteignit au cours de la traversée, ou, suivant une autre version, peu de jours après avoir regagné Brindes.


Il est impossible de chercher la justification satisfaisante des curieux motifs qui poussèrent Virgile à entreprendre un pareil voyage à un moment aussi inopportun, de la « fatalité » qui le mit sur le chemin du prince, ni de l'aisance avec laquelle celui-ci parvint à le faire renoncer au projet médité, sans que nos soupçons se tournent naturellement vers la personne de l'empereur. Les détails entourant cette histoire insolite ne contribuent guère à apaiser nos craintes.


On prétend par exemple qu'en quittant l'Italie, Virgile avait demandé à son ami intime L. Varius de brûler l'Enéide au cas où un accident lui arriverait. On notera l'étrangeté de cette éventualité : car quelles raisons sérieuses pouvaient-elles presser le poète de faire un voyage dangereux au risque de n'en jamais revenir ? Par ailleurs, aurait-il vraiment consenti à livrer sa magnifique épopée aux flammes plutôt que de la voir publiée en l'état ? Cette même question se pose dans le cas de la (trop) fameuse affirmation, selon laquelle le Virgile mourant réclamait l'Enéide pour la détruire lui-même, et que l'on ne parvint à la préserver de ses mains sacrilèges que grâce à une intervention énergique d'Auguste. Il n'y a toutefois qu'à se rendre compte à quel point cette légende - faite visiblement pour décourager toutes les tentatives de la lecture subversive - flatte le prince qu'elle présente comme le véritable sauveur du poème.


Sitôt après, Auguste ordonna aux poètes Varius et Tucca de préparer l'édition de l'Enéide. Contrairement aux consignes de l'auteur, de légères modifications furent apportées. Une analyse détaillée permet en effet de relever plusieurs dizaines de vers inauthentiques, visant tous le même objectif : empêcher les lecteurs de percer à jour le système de la double écriture, atténuer la tension entre l'apparence et la réalité, la « cacozélie » présente dans l'oeuvre entière. De là, plus de difficulté à comprendre ce fallacieux scénario, inventé pour couvrir le plus odieux des meurtres ; ainsi le prince qui désirait tellement se venger de l'illustre poète, convoqua ce dernier à Athènes avant, précisément, la parution de l'Enéide pour remanier celle-ci à son gré.


Mais il y a un signe bien plus concluant : c'est le silence absolu qui semble régner dans les oeuvres des poètes contemporains au sujet de la mort de leur ami adoré. Car si Virgile n'avait péri qu'à cause d'un banal accident, qu'est-ce qui pouvait les retenir de le dire ouvertement ? Et pourtant, que cette façade indolente abritait en réalité les lamentations les plus véhémentes et une indignation sans bornes contre le forfait impérial, dénoncé au moyen de multiples ruses de style et d'un ingénieux jeu de masques, voilà ce qui devient perceptible à une lecture attentive de leur poésie. La seule remarque explicite sur l'événement - la grinçante épigramme de Domitius Marsus, l'un des protégés de Mécène - confirme tout à fait ce jugement :


                                      Te quoque Vergilio comitem non aequa, Tibulle,
                                            Mors iuuenem campos misit ad Elysios
                                      Ne foret aut elegis molles qui fleret amores
                                            Aut caneret forti regia bella pede.

Toi aussi, Tibulle, la Mort injuste t'a envoyé aux côtés de Virgile vers les Champs Élysées, pour que plus personne ne pleure les tendres amours dans des vers élégiaques, ou ne chante les guerres royales sur le vers héroïque.


Comme elle le souligne, la fureur terrible du prince ne s'assouvit pas à la seule disparition de Virgile. Celle de Tibulle la suivit en très peu de temps, et les deux livres d'élégies du jeune poète se trouvèrent bientôt « élargis » d'un troisième posthume, reconnu aujourd'hui comme apocryphe. Les mêmes circonstances accompagnèrent, quatre ans plus tard, la mort de Properce, et si ses trois recueils ne semblent porter la trace d'aucune manipulation extérieure, on n'en dira pas autant du quatrième, écrit très probablement par l'assassin en personne et servant à la fois d'aveu et d'instrument de propagande, dans la mesure où il abandonne les thèmes typiquement propertiens pour se livrer sans exception à la glorification de l'empereur.


D'autre part, on ne sera guère étonné d'apprendre que l'un des opposants les plus intrépides du Princeps, Horace, expira moins de deux mois après son ami et protecteur Mécène qui, saisi d'un funeste pressentiment, avait demandé publiquement au prince de veiller sur la vie du poète. Quant à l'exil que dut subir Ovide, tout le monde en connaît les circonstances, mais pas la raison, qui s'éclaircit pourtant parfaitement à la lumière de ses nombreuses allusions au meurtre de Virgile (cf. J.-Y. Maleuvre, La mort de Virgile d'après Horace et Ovide, 2e éd., Touzot, Paris 1997), ainsi que de la combativité et de la hardiesse particulières de sa poésie. Il va de soi que ces deux disparitions eurent lieu respectivement avant la publication du quatrième livre d'Odes et celle des Métamorphoses.



Tel fut le dernier acte de la tragédie. Mais si tant est que le Jupiter terrestre ait fini par abattre les révoltés, son triomphe n'en resta pas moins temporaire. Chaque crime, chaque meurtre qu'il avait commis se trouva fidèlement imprimé dans ces éternelles « annales » poétiques, où la liberté et l'esprit l'emportent sur la tyrannie et la violence. A chaque lecteur désormais de déchiffrer ces précieux messages et de savourer pleinement cette poésie inimitable.

                                         Non usitata nec tenui ferar
                                                      penna biformis per liquidum aethera
                                                      uates neque in terris morabor
                                                      longius inuidiaque maior
                                                      urbes relinquam.


                                         D'une aile puissante, inconnue aux humains,
                                         Poète biforme, au sein de l'air tranquille
                                               Je vais fuir ; les terrestres chemins
                                            Ne m'auront plus ; vainqueur de tout Zoïle,
                                         Adieu les cités !

                                         (Hor. Od. II, 20, 1-5 ; trad. Séguier, 1883)

Par Aleta Alekbarova
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Tout comme l’ode I, 37 d’Horace ou la dernière des Métamorphoses d’Ovide, l’énergique et virulente III, 11 faisait toujours l’effet d’un des panégyriques les plus enflammés et enthousiastes du Princeps. Il n’est pourtant que trop sûr que l’interprétation traditionnelle nécessite beaucoup d’inattention et d’indulgence pour le sens moral et le bon goût du poète. En effet, la violence frappante de l’énonciateur et ses nombreuses imperfections de langue sautent aux yeux déjà au premier coup d’oeil. 

 

« Quid mirare, meam si uersat femina uitam

    et trahit addictum sub sua iura uirum ;

criminaque ignaui capitis mihi turpia fingis,

    quod nequeam fracto rumpere uincla iugo ? »

Ventorum melius praesagit nauita morem,    5

    uulneribus didicit miles habere metum.

Ista ego praeterita iactaui uerba iuuenta ;

    tu nunc exemplo disce timere meo.

Colchis flagrantis adamantina sub iuga tauros

    egit et armigera proelia seuit humo,           10

custodisque feros clausit serpentis hiatus,

    iret ut Aesonias aurea lana domos.

Ausa ferox ab equo quondam oppugnare sagittis

    Maeotis Danaum Penthesilea rates ;

aurea cui postquam nudauit cassida frontem,           15

    uicit uictorem candida forma uirum.

Omphale in tantum formae processit honorem,

    Lydia Gygaeo tincta puella lacu,

ut, qui pacato statuisset in orbe columnas,

    tam dura traheret mollia pensa manu.        20

Persarum statuit Babylona Semiramis urbem,

    ut solidum cocto tolleret aggere opus,

et duo in aduersum mitti per moenia currus

    nec possent tacto stringere ab axe latus ;

duxit et Euphraten medium, quam condidit, arcis,   25

    iussit et imperio subdere Bactra caput.

Nam quid ego heroas, quid raptem in crimina diuos ?

    Iuppiter infamat seque suamque domum.

Quid, modo quae nostris opprobria nexerit armis,   

    et, famulos inter femina trita suos,                        30

coniugis obsceni pretium Romana poposcit

    moenia et addictos in sua regna Patres ?

Noxia Alexandria, dolis aptissima tellus,

    et totiens nostro Memphi cruenta malo,

tris ubi Pompeio detraxit harena triumphos -            35

    tollet nulla dies hanc tibi, Roma, notam.

Issent Phlegraeo melius tibi funera campo,

    uel tua si socero colla daturus eras.

Scilicet incesti meretrix regina Canopi,

    una Philippeo sanguine adusta nota,         40

ausa Ioui nostro latrantem opponere Anubim,

    et Tiberim Nili cogere ferre minas,

Romanamque tubam crepitanti pellere sistro,

    baridos et contis rostra Liburna sequi,      

foedaque Tarpeio conopia tendere saxo,       45

    iura dare et statuas inter et arma Mari !

Quid nunc Tarquinii fractas iuuat esse secures,

    nomine quem simili uita superba notat,

si mulier patienda fuit ? Cape, Roma, triumphum

    et longum Augusto salua precare diem !   50

Fugisti tamen in timidi uaga flumina Nili ;

    accepere tuae Romula uincla manus.

Bracchia spectaui sacris admorsa colubris,

    et trahere occultum membra soporis iter.  

'Non hoc, Roma, fui tanto tibi ciue uerenda !'          55

    dixerat assiduo lingua sepulta mero.

Septem urbs alta iugis, toto quae praesidet orbi,

    femineo timuit territa Marte minas.

Nunc ubi Scipiadae classes, ubi signa Camilli,

    aut modo Pompeia, Bospore, capta manu ?          60

Hannibalis spolia et uicti monumenta Syphacis,

    et Pyrrhi ad nostros gloria fracta pedes ? 

Curtius expletis statuit monumenta lacunis, 

    admisso Decius proelia rupit equo,

Coclitis abscissos testatur semita pontes,      65

    est cui cognomen coruus habere dedit :

haec di condiderant, haec di quoque moenia seruant :

    uix timeat saluo Caesare Roma Iouem.

Leucadius uersas acies memorabit Apollo :  

    tantum operis bellum sustulit una dies.         70

At tu, siue petes portus seu, nauita, linques,

    Caesaris in toto sis memor Ionio.

 

TRADUCTION :

 

« Pourquoi s’étonner qu’une femme dirige ma vie et qu’elle me soumette à ses lois ? Pourquoi forger contre moi de viles accusations de lâcheté ? parce que je ne puis briser mon joug et rompre mes chaînes ? »

Le matelot sait mieux prévoir les caprices des vents, le soldat ne connaît la peur qu’une fois blessé. Tes propos immatures, moi aussi je les lançais dans ma jeunesse ; que mes actes t’apprennent à présent une sage crainte.

Jadis Médée mit les taureaux brûlants au joug d’acier et sema les batailles sur sa terre fertile en guerriers ; elle ferma la gueule au dragon qui gardait la toison d’or, afin que Jason pût emporter celle-ci dans sa patrie. L’impétueuse Penthésilée, montée sur son cheval, osa autrefois assaillir de ses flèches les vaisseaux grecs ; lorsque son casque doré lui découvrit le front, sa radieuse beauté subjugua son vainqueur. Le charme d’Omphale, la jeune Lydienne qui aimait se baigner dans les eaux de Gygès, fut si grand, qu’Hercule, qui avait érigé les colonnes délimitant le monde auquel il avait apporté la paix, fila la douce laine de sa main endurcie. Sémiramis fonda Babylone, la ville des Perses, et l’entoura de solides murailles de briques cuites : deux chars opposés pouvaient se croiser sur ces remparts sans même s’effleurer. Elle fit aussi couler un cours de l’Euphrate par la ville qu’elle avait fondée ; plus tard, elle imposa aux Bactriens l’obéissance.

Mais pourquoi blâmer les héroïnes, pourquoi accuser jusqu’aux dieux (Jupiter entache sa propre réputation et celle de sa famille !) ? De quel opprobre n’avait-elle pas récemment couvert nos armes, cette femme usée par ses propres esclaves, et qui avait demandé à son époux libertin les remparts de Rome pour récompense, les sénateurs pour serviteurs ?

Néfaste Alexandrie, terre propice à toutes les fourberies, et toi, Memphis si souvent inondée de sang romain, là où les sables ravirent à Pompée ses trois triomphes - rien ne saura effacer cette flétrissure de la face de Rome ! N’aurait-il pas mieux valu périr aux champs Phlégréens ou sur le billot de ton beau-père ?

Quoi ! cette reine débauchée de l’impure Canope, cette honte de la lignée de Philippe, eut l’audace d’opposer au dieu suprême l’aboyant Anubis, de contraindre le Tibre à subir les ordres du Nil, de supplanter le son de la trompette par des crépitements de sistre ! elle prétendit poursuivre nos navires liburniens par ses barques propulsées par des perches, déployer ses moustiquaires répugnantes sur la roche Tarpéienne et donner des lois au milieu des statues et des armes de Marius ! A quoi nous aurait-il servi d’avoir abattu la puissance de Tarquin, dont le nom indique l’arrogance, s’il avait fallu supporter le règne d’une femme ? Rome sauvée, prépare un triomphe pour Auguste et souhaite-lui de longues années de vie !

Tu fuis cependant vers les flots ondoyants du Nil apeuré ; tes mains reçurent les fers du peuple de Romulus. Je vis sur ton bras les morsures des serpents sacrés, ainsi que le trajet occulte par où tes membres regagnèrent le sommeil éternel.

« Avec un homme pareil, fallait-il, Rome, me craindre ? » dit-elle de sa langue ensevelie dans le vin pur.

La ville des sept collines, qui règne sur le monde, craignit le combat dont cette femme la menaçait. Pourtant, où sont aujourd’hui les flottes des Scipions, les enseignes de Camille ou le Bosphore pris par Pompée ? Où sont les dépouilles d’Annibal, les monuments du Syphax vaincu, le renom de Pyrrhus foulé à nos pieds ? Curtius acquit son immortalité en remplissant une fente au forum, Decius en enfonçant avec son cheval les lignes de bataille ; le sentier de Coclès sert de témoignage à l’arrachement des ponts ; un guerrier doit même son surnom à un corbeau... Les murs romains furent fondés par des dieux, et ils en sont protégés : César vivant, à peine Rome craindrait Jupiter. Apollon de Leucade rappellera à jamais les rangs virés, les fruits d’autant d’exploits ayant été anéantis en un seul jour. Mais que tu accostes, marin, ou que tu quittes le port, garde la mémoire de César sur toute la mer Ionienne.

 

 

INTERPRETATION :

 

La partie centrale de cette curieuse élégie expose en détail la propagande officielle concernant la guerre d’Octavien contre l’Egypte, et spécialement la bataille d’Actium. Tour à tour la vie, les ambitions, les moeurs et la défaite de la reine Cléopâtre y sont évoquées et soumises à un persiflage acharné et dédaigneux ; le locuteur en profite pour s’en prendre à toute l’Egypte, le « pays funeste », où Pompée a connu sa perte. C’est ici toutefois que l’on trouve une incongruité des plus choquantes et déplacées : c’est que les vers totiens nostro Memphi cruenta malo, / tris ubi Pompeio detraxit harena triumphos, 34-35, situent la mort de l’illustre général à Memphis, accusée de nombreux crimes contre Rome. Une telle erreur est pour le moins stupéfiante de la part de notre poète, étant donné le fait bien connu que Pompée périt aux environs de la ville de Péluse. Le cynisme perçant sous la bienveillance affectée du distique 37-38 ne fait qu’appuyer davantage le grotesque : il est évident que le locuteur profondément dévoué à César s’y amuse sans vergogne à railler le chef des républicains voué à la mort.

 

Que l’adage de mortuis nil nisi bonum soit un principe fondamental de la piété et de la bienséance, l’auteur ne s’en soucie que fort peu, d’après ce que l’on peut conclure de la rage froide avec laquelle il s’exprime sur la reine d’Egypte. Sa critique suit très exactement les diffamations répandues publiquement par la propagande augustéenne, et il présente le conflit en question comme une guerre indispensable pour préserver la liberté de Rome ; Antoine est réduit en l’occurrence en compagnon débauché de la reine, soumis à tous ses caprices. Alors qu’Horace souligne avec vigueur le courage et la fierté de Cléopâtre, le locuteur présent tâche au contraire de la spolier de toute qualité flatteuse ou extraordinaire, la dotant de tous les vices imaginables, que ce soit l’ivrognerie, la prostitution, la convoitise du pouvoir, l’orgueil démesuré ou le goût pour la magie et les cultes zoomorphes. Un détail bien révoltant et révélateur nous est fourni dans les vers 51-54. L’écho de la phrase fugisti tamen in timidi uaga flumina Nili (v. 51) au passage 709-713 du huitième chant de l’Enéide mérite certainement d’être noté :

 

Illam inter caedes pallentem morte futura

fecerat ignipotens undis et Iapyge ferri,              

contra autem magno maerentem corpore Nilum

pandentemque sinus et tota ueste uocantem

caeruleum in gremium latebrosaque flumina uictos.

 

Le maître du feu l'avait représentée au milieu des massacres,

pâlissant devant sa mort future ; en face les flots et le Iapyx

l'emportaient vers le Nil à l'énorme corps, plongé dans l'affliction,

un Nil qui, ouvrant son sein et déployant largement sa robe,

invitait les vaincus en son giron obscur, dans les bras secrets de son cours.

(trad. par A.-M. Boxus et J. Poucet)

 

La description virgilienne inclut une compassion et une douceur remarquables envers la reine, dont la fin est dépeinte dans un tableau attendrissant et mélancolique. Il n’en va pas de même dans notre élégie : le tamen du vers 51 traduit nettement l’irritation du locuteur provoquée par la fuite intrépide de Cléopâtre  hors du blocus d’Actium (il semble même « s’oublier » ici et négliger la version officielle de la bataille en admettant que cette évasion fut un pas stratégique) et la hardiesse avec laquelle elle esquiva le triomphe de son ennemi ; une hardiesse qu’il ne manque pas de tourner en dérision dans le distique 53-54, tout saturé d’ironie, ainsi que dans les vers agressifs 52 et 56.

 

Une telle accumulation de défauts serait peu admissible chez un chantre aussi sublime et éclairé que Properce, à moins qu’il ne s’agisse d’un piège. Et en effet, il suffirait d’appliquer la pièce à anti-Ego, l’énonciateur adverse, pour que toutes les fautes et les imperfections s’expliquent.

 

Au reste, cette attribution est favorisée par la forme du verbe spectaui, 53, qui fait clairement entendre que le locuteur fut le témoin de la mort de Cléopâtre : cela est pourtant vrai pour l’empereur et non le poète. Plutôt que de corriger, comme certains le font, le mot en spectasti, ne serait-il donc pas plus économique et logique de mettre l’élégie au compte du Princeps, ce qui éluciderait d’un seul coup la violence et le zèle idéologique qui l’emplissent ?

 

Cela dit, la voix authentique du poète contrarie assidument l’énonciateur au fur et à mesure de ses attaques ; son intervention est particulièrement flagrante dans la phrase 55, assignée à la reine humiliée (non hoc, Roma, fui tanto tibi ciue uerenda), où l’on sent un blâme sarcastique : si la reine fut aussi méprisable que le prince le disait, comment se faisait-il donc qu’il la craignît à tel point et qu’il ne l’ait vaincue qu’à grand-peine ? Le tanto [ciue] n’est peut-être pas employé non plus dans son acception positive.

 

Cependant, Antoine et Cléopâtre ne sont pas les seuls à subir les affronts du vainqueur. Aussi est-on amené à s’interroger sur les tout derniers distiques, qui forment une sorte d’éloge des grands héros romains jadis protecteurs de la République. Leur énumération est loin d’être admirative. Le nunc ubi, 59, planté au début de ce lamentable catalogue, n’incite pas seulement à remettre en question l’utilité des exploits de ces vaillants guerriers, mais à contester jusqu’à leur existence. Tantum operis bellum sustulit una dies pourrait impliquer bel et bien que la bataille d’Actium rendit inutiles, voire annula, tous les efforts des grands personnages cités. Pour ce qui est des vers 63-66, si creux et si impersonnels, ils devraient constituer un préambule solennel au distique 67-68, haec di condiderant, haec di quoque moenia seruant : / uix timeat saluo Caesare Roma Iouem, de manière à porter les quatre héros presqu’au rang des dieux. Or, ce n’est guère le cas : il ne s’agit que d’exalter l’empereur, ce dieu unique et supérieur à Jupiter, lequel se voit pour ainsi dire « dépossédé » de sa ville. Les deux derniers distiques clôturent ce défilé des héros en chargeant Apollon de chanter à jamais la victoire d’Auguste, et en imposant aux marins d’en « garder partout le souvenir » (la menace est plus que distincte). Il est difficile de s’imaginer un totalitarisme plus accompli.

 

Maintenant, penchons-nous sur le début de l’élégie. On constate une contradiction intéressante entre les vers 1-4, pleins de passion et de reproche au sujet des injustes accusations de la part d’un interlocuteur mystérieux, et les vers suivants, une réplique de celui-ci, semble-t-il, qui met les amoureux en garde contre le pouvoir dangereux des femmes, en se référant à plusieurs exemples mythologiques (mais il est vrai que le ton plus ou moins respectueux d’anti-Ego permet de discerner dans ce passage une désapprobation implicite du poète, lequel prend fait et cause pour les légendaires héroïnes). Sa misogynie culmine dans le distique 27-28, où il va jusqu’à se moquer de Jupiter en personne, qu’il ne serait d’ailleurs pas impossible d’identifier à Jules César, dont la relation avec la reine d’Egypte (mentionnée directement dans le distique suivant) a largement contribué à empirer sa réputation et celle de sa famille. De ce fait, il serait tentant de concevoir les premiers quatre vers comme une déclaration de Properce, voué entièrement à la Puella, son idéal poétique et politique, que le régime hypocrite d’Auguste ne cesse de bafouer. L’empereur y répond avec une hautaine condescendance : « les sottises que tu avances (ista, 6), je les proclamais aussi dans mon jeune temps. Ce n’est pas les femmes que tu devrais craindre, ni tes naïves règles morales. Tremble devant mon pouvoir ».

Par Aleta Alekbarova
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