Malgré l’opinion générale qui attribuait souvent à Albius Tibullus une vie molle et libertine, en prenant ses confidences galantes à la lettre et sans envisager l’existence de deux énonciateurs distincts dans son oeuvre, il est très probable que le « roman de Délie », comme les aventures mettant en scène les personnages de Marathus et de Némésis, ne reflètent pas la vie privée du poète. L’incohérence et l’incompatibilité des « épisodes » particuliers sont parlantes : il suffirait de comparer par exemple la limpide et poignante déclaration adressée à Marathus dans l’élégie I, 9 à la moquerie arrogante et cuisante qui se fait sentir dans la I, 8, dirigée contre ce même interlocuteur. Or, les pièces I, 1, I, 7 et II, 1 attestent de manière éclatante le caractère vertueux et honnête de Tibulle.

Située au centre du premier livre, l’élégie I, 5 fait pendant à la I, 6, consacrée au même sujet. En voici le texte original, suivi de la traduction de M. Rat (Tibulle. Oeuvres, Paris, Garnier, 1931) : 

 

Asper eram et bene discidium me ferre loquebar,
     At mihi nunc longe gloria fortis abest.
Namque agor ut per plana citus sola uerbere turben,
     Quem celer adsueta uersat ab arte puer.
Ure ferum et torque, libeat ne dicere quicquam               
5
     Magnificum post haec : horrida uerba doma.
Parce tamen, per te furtiui foedera lecti,
     Per uenerem quaeso conpositumque caput.
Ille ego, cum tristi morbo defessa iaceres,
     Te dicor uotis eripuisse meis,               
10
Ipseque te circum lustraui sulphure puro,
     Carmine cum magico praecinuisset anus ;
Ipse procuraui, ne possent saeua nocere
     Somnia, ter sancta deueneranda mola ;
Ipse ego uelatus filo tunicisque solutis               
15
     Vota nouem Triuiae nocte silente dedi.
Omnia persolui : fruitur nunc alter amore,
     Et precibus felix utitur ille meis.
At mihi felicem uitam, si salua fuisses,
     Fingebam demens, sed renuente deo.               
20
Rura colam, frugumque aderit mea Delia custos,
     Area dum messes sole calente teret,
Aut mihi seruabit plenis in lintribus uuas
     Pressaque ueloci candida musta pede ;
Consuescet numerare pecus, consuescet amantis               
25
     Garrulus in dominae ludere uerna sinu.
Illa deo sciet agricolae pro uitibus uuam,
     Pro segete spicas, pro grege ferre dapem.
Illa regat cunctos, illi sint omnia curae,
     At iuuet in tota me nihil esse domo.               
30
Huc ueniet Messalla meus, cui dulcia poma
     Delia selectis detrahat arboribus ;
Et tantum uenerata uirum hunc sedula curet,
     Huic paret atque epulas ipsa ministra gerat.
Haec mihi fingebam, quae nunc Eurusque Notusque               
35
     Iactat odoratos uota per Armenios.
Saepe ego temptaui curas depellere uino,
     At dolor in lacrimas uerterat omne merum.
Saepe aliam tenui, sed iam cum gaudia adirem,
     Admonuit dominae deseruitque Venus.               
40
Tunc me discedens deuotum femina dixit
     Et pudet et narrat scire nefanda meam.
Non facit hoc uerbis, facie tenerisque lacertis
     Deuouet et flauis nostra puella comis.
Talis ad Haemonium Nereis Pelea quondam               45
     Vecta est frenato caerula pisce Thetis.
Haec nocuere mihi, quod adest huic diues amator ;
     Venit in exitium callida lena meum.
Sanguineas edat illa dapes atque ore cruento
     Tristia cum multo pocula felle bibat ;               
50
Hanc uolitent animae circum sua fata querentes
     Semper et e tectis strix uiolenta canat ;
Ipsa fame stimulante furens herbasque sepulcris
     Quaerat et a saevis ossa relicta lupis,
Currat et inguinibus nudis ululetque per urbes,               
55
     Post agat e triuiis aspera turba canum.
Eueniet : dat signa deus ; sunt numina amanti,
     Saeuit et iniusta lege relicta Venus.
At tu quam primum sagae praecepta rapacis
     Desere, nam donis uincitur omnis amor.               
60
Pauper erit praesto semper, te pauper adibit
     Primus et in tenero fixus erit latere,
Pauper in angusto fidus comes agmine turbae
     Subicietque manus efficietque uiam,
Pauper ad occultos furtim deducet amicos               
65
     Vinclaque de niueo detrahet ipse pede.
Heu canimus frustra, nec uerbis uicta patescit
     Ianua, sed plena est percutienda manu.
At tu, qui potior nunc es, mea fata timeto :
     Versatur celeri Fors leuis orbe rotae.               
70
Non frustra quidam iam nunc in limine perstat
     Sedulus ac crebro prospicit ac refugit,
Et simulat transire domum, mox deinde recurrit,
     Solus et ante ipsas excreat usque fores.
Nescio quid furtiuus Amor parat. Vtere quaeso,               
75
     Dum licet : in liquida nat tibi linter aqua.

 

 

« J'étais farouche et prétendais pouvoir supporter une rupture ; et voilà que la gloire de ce courage m'échappe. Car je suis aussi agité que le sabot que fait tourner, rapide, sur le sol tout uni, l'agile fouet d'un enfant exercé à ce jeu. Brûle et torture un homme fier, pour lui ôter la fantaisie de faire le fanfaron après cela ; dompte son rude langage. Ou plutôt épargne-moi, je t'en conjure par la couche qui reçut mes serments furtifs, par Vénus, par ta tête inclinée près de la mienne.

C'est moi, lorsqu'une maladie cruelle t'étendait vaincue sur ton lit, dont les voeux, on l'assure, t'arrachèrent à la mort ; moi qui ai promené autour de toi le soufre purificateur, après qu'une vieille eut chanté ses vers magiques ; moi qui ai pris soin d'empêcher les songes funestes de te nuire, en leur offrant trois fois la farine et le sel ; moi qui, voilé de lin et la tunique flottante, ai neuf fois adressé des voeux à Hécate dans le silence de la nuit. Tous ces voeux, je les ai acquittés : et un autre maintenant possède ton amour, et recueille, dans le bonheur, le fruit de mes prières.

Mais cette vie de bonheur, c'est pour moi, insensé ! que je me l'imaginais, si tu recouvrais la santé, mais le Dieu a dit non. Je cultiverai mes champs, ma Délie sera là, gardienne de mes récoltes, tandis que l'on battra les gerbes sur l'aire à l'ardeur du soleil ; ou bien elle veillera sur mes cuves pleines de grappes et sur le moût limpide pressé d'un pied agile. Elle s'accoutumera à compter le bétail ; elle s'accoutumera au babil du petit esclave jouant sur le sein de sa maîtresse qui l'aime. Elle saura offrir au dieu des laboureurs une grappe pour prix de ses vignes, des épis pour ses moissons, un sacrifice pour son troupeau. Qu'elle dirige tout le monde, qu'elle prenne soin de tout : je me plairai à n'être rien dans la maison. Là viendra mon Messalla, pour qui Délie cueillera sur des arbres de choix des fruits succulents ; et pleine de respect pour un si grand personnage, elle sera pour lui empressée, lui apportera et lui présentera elle-même les mets préparés par ses soins. Imaginations, que maintenant l'Eurus et le Notus dissipent, voeux illusoires, à travers l'Arménie odorante !

Souvent j'ai tenté de chasser mes peines par le vin mais la douleur avait changé tout le vin en larmes. Souvent j'en ai pris une autre, mais au moment de goûter le plaisir, Vénus m'a rappelé ma maîtresse et m'a trahi ; alors la femme, en me quittant, me disait que j'avais reçu un sort ; et elle raconte en rougissant que mon amie connaît les criminelles pratiques. Mais ce n'est pas l'effet des paroles magiques ; ce qui m'ensorcèle, c'est la beauté de mon amie, ses bras souples, et sa blonde chevelure. Telle la Néréide Thétis couleur d'azur, quand elle fut jadis transportée vers l'hémonien Pélée sur un poisson docile au frein.

Voilà ce qui m'a nui. Pour l'amant riche qui la presse maintenant, une fourbe entremetteuse a causé mon malheur. Qu'elle se repaisse, celle-là, de chairs saignantes, que sa bouche ensanglantée vide des coupes pleines de fiel amer; que les ombres de ceux qui pleurent leur destinée volent sans cesse autour d'elle, et que du haut de son toit chante la stryge déchirante ; dans sa fureur que la faim stimule, qu'elle aille elle-même chercher des herbes sur les sépulcres et des os dédaignés par les loups sauvages ; qu'elle coure, le ventre nu, et hurle par les villes, ayant à ses trousses la meute farouche des chiens des carrefours. Je serai exaucé ; un Dieu m'en donne ses signes : il est des dieux pour les amants, et Vénus sévit contre la foi rompue.

Mais toi, oublie au plus tôt les conseils d'une sorcière rapace : car il n'est point d'amour qui résiste aux cadeaux. Un amant pauvre sera toujours prêt à recevoir tes ordres, à les prévenir ; il sera tendrement fixé à ton côté. Un amant pauvre, fidèle compagnon au milieu de la foule qui se presse, te prêtera sa main et t'ouvrira la route. Un amant pauvre te conduira en secret chez tes amis réunis en cachette, et détachera lui-même les liens qui serrent ton pied aussi blanc que la neige. Hélas! nos chants sont vains ; sourde à mes plaintes, la porte ne s'ouvre pas : il y faut frapper la main pleine.

Et toi, qui as la préférence aujourd'hui, crains le vol qu'on m'a fait : la roue légère de la Fortune tourne avec rapidité. Ce n'est pas en vain qu'un autre déjà s'arrête sur son seuil, empressé, et regarde à plusieurs reprises, et bat en retraite ; qu'il fait semblant de dépasser la maison, puis bientôt revient seul et crache constamment devant la porte. Je ne sais ce que prépare l'Amour furtif. Jouis de ton bonheur, je t'en prie, tandis que tu le peux ; ta barque vogue sur une eau courante. »

 

 

INTERPRETATION :

 

Quoique tout porte en apparence à adjuger l’ensemble de la pièce à Ego, il n’est pas impossible que Tibulle se soit partiellement effacé devant un locuteur différent dont il embrasse la cause et partage la souffrance. En effet, plusieurs éléments nous font penser à la tragédie conjugale de Mécène. 

 

Tout d’abord, rien n’indique que l’énonciateur et Délie ne soient pas mari et femme, même au contraire : le vers 58, Saeuit et iniusta lege relicta Venus, laisse clairement entendre que l’union des deux amoureux est « légale » (iusta lege). Qui plus est, le discidium, 1 peut se traduire aussi bien par « divorce » que par « rupture » ou « séparation », le choix étant encouragé par l’expression foedera lecti, 7, dont le sens le plus courant est « alliance conjugale ». Certes le mot furtiui semble, au premier regard, s’opposer à une telle hypothèse en suggérant l’adultère, mais son emploi vise en réalité à souligner le caractère intime et secret de la relation amoureuse.

 

Ces précieux détails nous permettent de mieux comprendre le chagrin du locuteur. Marié à une belle femme qu’il aime passionnément, il se trouve contraint de supporter constamment la présence d’un riche rival (v. 17-18, 47). Cependant, le fait qu’il se décrive, dans le passage 59-66, comme un homme « pauvre » pourrait être considéré comme une pure hyperbole, tant il est vrai que la richesse fabuleuse de Mécène restait peu de chose à côté de celle de l’empereur. Excédé des innombrables humiliations qu’il a à essuyer, le mari finit par répudier sa femme, mais le divorce dont il se promet la libération ne fait que l’enflammer davantage et le pousser à pardonner à son épouse ; tous ces détails rappellent infailliblement l’illustre ministre, dont Sénèque résuma le malheur en sa sobre constatation hunc esse qui uxorem milliens duxit, cum unam habuerit (« Voilà celui qui s’est marié mille fois, quoiqu’il n’ait jamais eu qu’une même femme », Lettres à Lucilius, 114, 6). Quant à la rivale de Terentia (v. 39-42), il s’agit vraisemblablement d’une jeune esclave dont on trouve mention dans les élégies III, 6 et III, 15 de Properce et dans Hor. Od. II, 4, III, 7, III, 9 et IV, 11. D’après Horace qui l’introduit tantôt sous le pseudonyme de Phyllis tantôt sous celui de Chloé, elle sut gagner pour quelque temps le coeur de Mécène, avant que celui-ci ne retombe sous le charme de Terentia.

 

A part l’heureux rival, un autre sombre personnage est évoqué également dans l’élégie : la fourbe entremetteuse, rendue responsable de la corruption morale de Délie. On remarque toutefois que les vers 59-60, où le locuteur proteste contre le pouvoir de l’argent tout en accusant la vieille d’une honteuse cupidité (rapacis, 59), accentuent le lien étroit entre celle-ci et le riche amator, ce qui fait que leurs portraits se confondent tout à fait. Cette fusion explique bien la violente imprécation du mari malheureux, lancée, en apparence, uniquement contre la lena, mais qui ne concerne réellement que le Rival haï. Au reste, ce n’est pas la première fois que l’auteur dissimule l’empereur sous le masque d’une entremetteuse, s’il est vrai que la Phryne de l’élégie II, 6 incarne précisément l’Oppresseur de Rome.

 

Face à la menace que représente le double personnage de l’Ennemi, l’énonciateur dresse un autre camp : celui des poètes, voué à la liberté et aux anciennes valeurs romaines ; c’est ce que le distique 65-66, intriguant à plusieurs titres, laisse du moins conjecturer : Pauper ad occultos furtim deducet amicos / Vinclaque de niueo detrahet ipse pede. Il serait tentant de reconnaître, dans les occulti amici que le mari propose à la puella de rejoindre, le cercle secret de Mécène regroupant les artistes hostiles à la dictature d’Auguste : ainsi Délie réussirait à se dégager des chaînes symboliques imposées par le Tyran. Et c’est ici justement que le niveau politique et personnel de la pièce s’élargit pour aboutir à l’allégorie.

 

Alors, la voix de Mécène s’associe à celle du Poète dont le discours se rapporte désormais à toute l’entité romaine, favorable au Princeps et personnifiée par la Puella infidèle. Aussi les vers 9-18, qui décrivent la grave maladie de Délie et les soins que son mari dévoué lui prodigua, contiennent-ils un message d’une importance capitale. Bien qu’ils puissent parler d’un événement réel (évoqué, en outre, dans Prop. II, 9, 25-28), on ne doutera pas de leur valeur allégorique : le Poète y reproche à Rome de lui préférer le Prince et de faire fi des services que ses amis et lui-même lui rendirent. La vie dont il rêvait, décrite dans les vers 19-34, était bien différente : une existence pieuse et sereine à la campagne, un labeur assidu. N’est-ce pas là le véritable âge d’or, le retour aux traditions anciennes que Tibulle souhaitait tant, tout comme Virgile et Horace ? Dans cette perspective, le renuente deo, 20 devient flagrant : le deus qui s’opposa aux réformes désirées n’est autre que celui qui prétendit restituer les moeurs romaines...

 

Mais le triomphe de l’Ennemi n’est que temporaire, et à son tour il subira une défaite : la juste Vénus et Amor (v. 58, 75) qu’il considérait jusqu’alors comme ses protecteurs et dont il se proclamait l’avatar, ne tarderont pas à se retourner contre celui qui osa bafouer les lois de la République. La « preuve » que cette prophétie se sera bien réalisée se trouve au début de la pièce jumelle de l’élégie I, 5, constituant une réponse plaintive et irritée d’anti-Ego : I, 6, 1-14. 

 

On voit à présent pourquoi les deux élégies furent déposées au coeur même du premier livre. D’un côté, elles sont consacrées au drame conjugal de Mécène, qui servit aux élégiaques de motif principal de leur poésie ; la chose est particulièrement vraie pour l’oeuvre de Tibulle. D’autre part, elles font surgir devant le lecteur le combat éternel entre le Poète et le Prince, qui doit décider de l’avenir spirituel de Rome. Mais ce puissant conflit aussi réel que symbolique pourra à peine perdre un jour quelque chose de sa valeur, de son importance...

Par Aleta Alekbarova
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L’élégie II, 16 compte certainement parmi les plus envoûtantes et fascinantes des Amours d’Ovide. Son charme est pourtant accompagné d’une tension et d’une angoisse si singulières et si intenses qu’il serait difficile de nier que le poète y voile ses sentiments réels, et de s’empêcher de s’interroger sur l’existence d’un éventuel message secret qu’il aurait tissé avec subtilité dans la pièce. Quel secret la II, 16 renferme-t-elle donc ?

 

Pars me Sulmo tenet Paeligni tertia ruris :
    parua, sed inriguis ora salubris aquis.
Sol licet admoto tellurem sidere findat
    et micet Icarii stella proterua canis,
arua pererrantur Paeligna liquentibus undis        5
    et uiret in tenero fertilis herba solo.
Terra ferax Cereris multoque feracior uuis,
    dat quoque baciferam Pallada rarus ager ;
perque resurgentes riuis labentibus herbas
    gramineus madidam caespes obumbrat humum.       10
At meus ignis abest. Verbo peccauimus uno ! —
    quae mouet ardores est procul ; ardor adest.
Non ego, si medius Polluce et Castore ponar,
    in caeli sine te parte fuisse uelim.
Solliciti iaceant terraque premantur iniqua,        15
    in longas orbem qui secuere uias ! —
aut iuuenum comites iussissent ire puellas,
    si fuit in longas terra secanda uias !
Tum mihi, si premerem uentosas horridus Alpes,
    dummodo cum domina, molle fuisset iter.            20
Cum domina Libycas ausim perrumpere Syrtes
    et dare non aequis uela ferenda Notis.
Non quae uirgineo portenta sub inguine latrant,
    nec timeam uestros, curua Malea, sinus,
non quae submersis ratibus saturata Charybdis         25
    fundit et effusas ore receptat aquas.
Quod si Neptuni uentosa potentia uincat
    et subuenturos auferat unda deos,
tu nostris niueos umeris inpone lacertos ;
    corpore nos facili dulce feremus onus.        30
Saepe petens Hero iuuenis transnauerat undas ;
    tum quoque transnasset, sed uia caeca fuit.
At sine te, quamuis operosi uitibus agri
    me teneant, quamuis amnibus arua natent,
et uocet in riuos currentem rusticus undam,         35
    frigidaque arboreas mulceat aura comas,
non ego Paelignos uideor celebrare salubres,
    non ego natalem, rura paterna, locum —
sed Scythiam Cilicasque feros uiridesque Britannos,
    quaeque Prometheo saxa cruore rubent.          40
Vlmus amat uitem, uitis non deserit ulmum —
    separor a domina cur ego saepe mea ?
At mihi te comitem iuraras usque futuram —
    per me perque oculos, sidera nostra, tuos !
Verba puellarum, foliis leuiora caducis,               45
    inrita, qua uisum est, uentus et unda ferunt.
Siqua mei tamen est in te pia cura relicti,
    incipe pollicitis addere facta tuis,
paruaque quamprimum rapientibus esseda mannis
    ipsa per admissas concute lora iubas !           50
At uos, qua ueniet, tumidi, subsidite, montes,
    et faciles curuis uallibus este, uiae !

 

 

TRADUCTION :

 

            Je demeure à Sulmo, le troisième canton du pays pélignien : bien que petite, la région est saine, arrosée de nombreuses sources. En dépit des bas rayons du soleil qui fendent la terre et de l’ardeur de l’astre brûlant de la canicule, des ondes limpides parcourent les pleines péligniennes et de l’herbe féconde verdoie sur le sol doux. La terre est fertile en blé et plus fertile encore en raisin ; un sol léger offre aussi des oliviers chers à Pallas. Des ruisseaux glissent dans la végétation luxuriante et un tapis de gazon couvre la terre mouillée.

            Mais ma flamme reste loin. Non ! je me suis trompé de mot : celle qui suscite ma passion reste loin - ma flamme seule est là. Dût-on me déposer entre Castor et Pollux, je ne voudrais pas habiter le ciel sans toi. La terre soit pesante à ceux qui découpèrent le monde en longues routes, et leur sommeil inquiet ! Ou s’il fallait diviser le monde en chemins, ils auraient dû imposer aux jeunes filles de voyager avec leurs compagnons.

            Si je franchissais, horrifié, les Alpes fouettées par les vents, ma route me serait agréable en compagnie de ma maîtresse. Avec elle, j’aurais le courage de traverser les Syrtes libyennes et de confier ma voile à l’hostile Notus ; je ne craindrais pas les monstres qui aboient sous le flanc de Scylla, ni les anses sinueuses du Malée, ni Charybde qui se rassasie de vaisseaux submergés et qui aspire les eaux qu’elle vomit pour tantôt les engloutir. Mais si le pouvoir orageux de Neptune triomphe et que le flot emporte nos dieux protecteurs, pose tes bras de neige sur mes épaules : je porterai aisément ce doux fardeau. Souvent le jeune Léandre traversait les ondes à la nage pour retrouver Héro ; il y eût réussi de même cette fois-là, si les ténèbres n’eussent pas couvert la voie...

            Mais sans toi, j’ai beau habiter une campagne baignée de fleuves, où l’on soigne la vigne, où les paysans appellent les eaux courantes dans leurs rigoles, où la fraîche brise caresse les chevelures des arbres : ce n’est pas dans la saine région pélignienne, ma contrée natale, dans le domaine de mon père que je crois demeurer, mais plutôt chez les Scythes, les sauvages Ciliciens ou les Britanniques teints de bleu, ou parmi les roches du Caucase qui rougeoient du sang de Prométhée.

            L’ormeau aime la vigne et la vigne reste attachée à l’ormeau - pourquoi suis-je, moi, souvent séparé de ma maîtresse ? Pourtant tu m’avais juré par moi-même et par tes yeux, mes étoiles, d’être ma fidèle compagne ! Les promesses des jeunes filles, vaines et plus légères que les feuilles tombées, sont dissipées au gré des vents et des flots. Mais s’il te reste de l’amour pieux pour l’homme abandonné, commence à joindre les actes à tes paroles ! Attelle au plus tôt des chevaux rapides à ton petit char, tiens toi-même les rênes au-dessus de leurs crinières flottantes ! Et vous, fières montagnes, abaissez-vous à son passage, et rendez-lui faciles les chemins de vos courbes vallées !

 

 

INTERPRETATION :

 

Le pays pélignien, que la description enchanteresse d’Ovide transforme en un véritable petit microcosme, pourrait, paraît-il, se confondre virtuellement avec l’Italie tout entière. Aussi est-il remarquable que le poète s’y avoue malcontent et qu’il aille jusqu’à comparer sa région natale aux pays barbares, notamment au Caucase où Prométhée subit le cruel châtiment imposé par Jupiter qu’il avait osé braver. Il nous révèle la cause de son chagrin : c’est qu’il a été abandonné par sa maîtresse qui lui avait pourtant promis de rester toujours à ses côtés. Toutefois la phrase Sulmo me tenet, 1 (dont l’une des traductions possibles serait : « je suis retenu à Sulmo ») donne l’impression que le poète séjourne dans sa ville natale contre son gré et qu’On l’empêche de voir la puella. Une autre ambiguïté curieuse nous est fournie dans les vers 11-12 : étant donné que les termes ignis et ardor désignent aussi bien les feux de la colère que ceux de l’amour, la phrase ne traduirait pas seulement la passion d’Ovide pour sa maîtresse, mais aussi son indignation et son courroux à l’égard du puissant Rival - jamais expressément nommé, mais qui fusionne ici, en quelque sorte, avec la puella -, ainsi que son désir de libération.

 

Si l’on cherchait à établir, à partir de ces indices, la valeur allégorique de la pièce, on supposerait que la Puella symbolise le peuple romain qui, oubliant la République, finit par se ranger du côté du Princeps : d’où les reproches amers d’Ovide qui l’empresse de revenir, de secouer le joug qu’elle avait accepté à son insu. En même temps, elle incarnerait la Muse qui console le poète durant ce régime oppresseur et qui l’incite à combattre le Tyran (v. 19 suiv.). Ce glissement entre les équivalences Puella-Rome, Puella-Muse et Puella-Ennemi semble être une des astuces caractéristiques des poètes élégiaques : cf. Amor. II, 18, Tib. II, 4.    

 

On arrive cependant au passage central de notre élégie, dynamique et troublant, rempli d’allusions funestes. La condamnation des voyages et la malédiction adressée aux impies qui « divisèrent le monde en routes » ne manquent pas en effet de faire penser à l’ode I, 3 d’Horace, consacrée à la dénonciation du meurtre de Virgile[i]. Des échos textuels relient le passage en question à l’élégie II, 11 des Amours également, elle aussi censée éclairer les circonstances mystérieuses de la mort du Mantouan[ii]. La ressemblance concerne principalement le vers II, 11, 16 (hactenus est tutum - cetera caeca uia est), proche de la phrase II, 16, 32, et la séquence II, 11, 18-20 (quas Scylla infestet, quasue Charybdis aquas / et quibus emineant uiolenta Ceraunia saxis, / quo lateant Syrtes magna minorque sinu) qui rappelle les vers 23-25 de notre élégie.

 

Une fois sur cette piste inquiétante, de nouveaux signes consolidant l’hypothèse que la II, 16 contienne une allusion au meurtre de Virgile frappent la vue. Ce sont la mise en relief des dangers de la mer, développés sur six distiques entiers (21-32 - contre un seul citant les Alpes, 19-20), la connotation sinistre de l’expression Sulmo me tenet, semblable à une épitaphe, et surtout l’émotion puissante dont sont chargés les vers 27-28. Il n’est guère difficile d’identifier le terrible dieu de la mer, dont l’empire repose sur la violence et qui possède le pouvoir d’écarter ou de faire taire les amis et les protecteurs du poète. C’est bien encore lui qui causa la mort du jeune Léandre qu’un écho à Géorg. III, 258-263 permet d’associer à Virgile. Comme ici, le personnage y est évoqué par le terme de iuuenis,

 

Quid iuuenis, magnum cui uersat in ossibus ignem
durus Amor ? Nempe abruptis turbata procellis
nocte natat caeca serus freta, quem super ingens
porta tonat caeli, et scopulis inlisa reclamant
aequora ; nec miseri possunt reuocare parentes,
nec moritura super crudeli funere uirgo.

 

Que n’ose point un jeune homme, lorsque le dur amour fait circuler dans ses os son feu puissant ? A travers la tempête déchaînée, tard dans la nuit aveugle, il fend les flots à la nage ; au-dessus de lui tonne la porte immense du ciel, et les vagues qui se brisent sur les écueils le rappellent en arrière ; mais ni le malheur de ses parents ni celui de la jeune fille qui mourra après lui d’un cruel trépas ne peuvent le faire renoncer à son entreprise.

            (Trad. de M. Rat, Les Bucoliques et les Géorgiques, Paris, Classiques Garnier, 1932)

 

repris de Géorg. I, 500-501, où il pourrait bien désigner le Mantouan en personne masqué sous son ennemi : Hunc saltem euerso iuuenem succurrere saeclo / ne prohibete (« n’empêchez pas au moins ce jeune homme de servir notre siècle en ruine »). Toutes les nuits Léandre se frayait un chemin à travers les flots, le domaine de Neptune, pour parvenir à sa bien-aimée - jusqu’au jour où le piège se referma sur lui : uia caeca fuit. Dans l’oeuvre d’Ovide, il devient un sublime symbole du Poète, auquel l’auteur tend à s’assimiler. A son tour, celui-ci défie le Neptune terrestre, poursuivant la lutte de Virgile pour protéger la Puella et pour ouvrir les yeux à son peuple.

 

Cette poignante élégie rappelle vivement le destin tragique d’Ovide. Faut-il que sa souffrance reste vaine et les profondeurs de sa poésie à jamais enfouies ?

 



[i] J.-Y. Maleuvre, La mort de Virgile d'après Horace et Ovide, J. Touzot, Paris, 1993, pp. 39-50.

[ii] J.-Y. Maleuvre, La mort de Virgile d'après Properce et Ovide, AC 66 (1997), pp. 193-198.

Par Aleta Alekbarova
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Le personnage de Canidia apparaît successivement dans la satire I, 8 et les épodes V et XVII d’Horace [1]. Le poète met d’emblée en relief sa profonde aversion pour la sorcière, qu’il entoure d’une puissante aura de maléfice et de cocasserie. Pourtant, son piquant humour est à peine adéquat aux horribles crimes dont Canidia se voit chargée. Une lecture attentive pourrait-elle nous éclairer sur les véritables sentiments d’Horace à son égard et nous permettre de lever le masque de ce personnage ?

 

 

Epode XVII

 

Rien de plus tentant de prime abord que de se distancer de l’effroyable magicienne et de prendre fait et cause pour sa victime, que l’on pourrait rapprocher du Varus de l’épode V. Tout semble indiquer qu’Horace s’est projeté dans la personne du premier locuteur pour exprimer la souffrance qu’il endure sous le régime d’Auguste (v. 21-26, 30-35) et implorer, non sans ironie, la pitié de celui-ci (v. 36-40, 45), tout en le pressant de fines attaques (v. 20, 46-52). Il va même jusqu’à feindre de vouloir glorifier l’empereur dans ses vers (v. 39-41). Quant à « Canidia », elle prétend soumettre le poète à son pouvoir et ne doute pas, hautaine et vindicative, de sa victoire définitive sur lui (v. 74-75).


Cette interprétation comporte cependant plus d’une imperfection. Tout d’abord, il faut se demander si le poète aurait sérieusement consenti à céder le dernier mot dans cette pièce finale à l’Ennemi. Il y a plus : l’acharnement extraordinaire de « Varus », sa grandiloquence, la bouffonnerie de ses lamentations, enfin sa superstition et sa peur réelle de la magie (v. 1-5, 27-29) ne pourraient s’appliquer à Horace. On ne pourrait pas nier non plus que parmi les héros légendaires qu’il donne pour exemple (v. 8-18), l’énonciateur favorise secrètement les personnages symbolisant le plus souvent, dans la poésie « cacozélique », Auguste et ses acolytes [2]. Ainsi cherche-t-il à rehausser le mérite d’Achille aux dépens de « l’homicide » Hector (v. 12) : s’il est vrai que le terme peruicax, 14, dont le Péléide est qualifié, peut signifier péjorativement « opiniâtre » aussi bien que « ferme », le contexte nous porte à choisir la seconde acception. De même, il prête de la bienveillance (uolente, 17) à la magicienne Circé, laquelle, on le sait, ne délivra les compagnons d’Ulysse que par complaisance pour celui-ci. Et que penser des vers 62-64, où Canidia promet à sa victime une longue vie de tourments, contrairement au Prince, qui se plaisait à menacer ses ennemis de mort ?


Essayons donc d’inverser les rôles. On ne s’étonnera pas de constater que le pitre impérial cherche à soudoyer le poète (seu poposceris / centum iuuencos, 38-39) pour le contraindre à chanter son éloge : siue mendaci lyra / uoles sonare : « Tu pudica, tu proba, / perambulabis astra sidus aureum. », 39-41. Il serait logique de considérer aussi le passage 42-52 comme une partie du discours qu’anti-Ego veut faire réciter à Horace. Le poète serait exhorté, aux vers 42-45, à se délivrer de sa présumée « folie » (solue me dementia, 45) et à se plier aux ordres impériaux ; au vers 46, o nec paternis obsoleta sordibus, à révoquer les poèmes où il avait dénoncé, au moyen de la double écriture, le secret de la naissance d’Auguste [3]. 


L’opposition entre les protagonistes est appuyée encore davantage par une référence expressive à la huitième églogue de Virgile, qui met en évidence une similitude remarquable entre « Varus » et la meurtrière de Daphnis [4]. Comparons en effet l’angoisse subite de celle-ci vers la fin de sa « séance magique », au moment de l’apparition d’Hécate (Ecl. VIII, 107-109),

 

Nescio quid certe est, et Hylax in limine latrat.

Credimus ? An qui amant ipsi sibi somnia fingunt ? 

Parcite, ab urbe uenit, iam parcite, carmina, Daphnis.

 

avec la peur irrationnelle et l’humilité presque flagorneuse du premier locuteur de notre épode (efficaci… scientiae, 1, per… libros carminum ualentium / refixa caelo deuocare sidera, 4-5). Il s’ensuit que « Varus » ne croit pas plus à la magie que la Sorcière césarienne, laquelle ne se sert des sortilèges que pour déguiser le meurtre qu’elle s’apprête à commettre sur la personne de Daphnis-Catulle, et qu’il manifeste une incrédulité cynique jusqu’au moment où il se voit confronté lui-même au phénomène (v. 27-29 ; noter aussi le sarcastique ut ipse nosti curiosus, 77) [5].


Or, que symbolise la magie en l’occurrence, si ce n’est la poésie d’Horace ? On pourrait certes objecter le vers 75, meaeque terra cedet insolentiae, mais l’ironie qui remplit ce passage suggère que le poète parodie le langage de son ennemi : « … ce que tu appelles mon arrogance ». Sa réponse est claire : il n’acceptera jamais la servitude. Son art, plus puissant et plus redoutable que la magie, lui permettra de préserver sa liberté d’expression et de faire connaître aux lecteurs la véritable nature du Princeps, le criminel qui a osé bafouer les Muses et braver les lois de Jupiter (v. 65-69).   

 

 

Epode V

 

Ce sinistre poème nous fait-il vraiment assister au meurtre d’un enfant innocent ? En tout cas, on ne saurait pas douter de son étroit rapport avec le Chant d’Alphésibée (Virg., Ecl. VIII), souligné par plusieurs échos éloquents :

-          non usitatis, Vare, potionibus, /… ad me recurres nec uocata mens tua / Marsis redibit uocibus, v. 73-76 => coniugis ut magicis sanos auertere sacris / experiar sensus, Ecl. VIII, 66-67 

-          amore sic meo flagres uti / bitumen atris ignibus, 81-82 => talis amor teneat, nec sit mihi cura mederi, Ecl. VIII, 89 

-          bitumen atris ignibus, 82 => fragilis incende bitumine laurus, Ecl. VIII, 82


L’identité de Varus s’éclaire à la lumière des bucoliques I et IX. Ces deux pièces évoquent à plusieurs reprises une certaine Amaryllis, dans laquelle une analyse permet de reconnaître Alfenus Varus [6], un ami d’Auguste. Nous savons que cette « jeune fille » apparaît également dans la huitième églogue en tant que servante de la Sorcière. Si un défaut d’indices ne nous autorise pas à déterminer à coup sûr s’il s’agit, là encore, d’Alfenus Varus plutôt que d’Octave, il n’en résulte pas moins que ce personnage est fortement associé à Jules César et à son successeur, au point de pouvoir virtuellement se confondre avec eux.


Il serait donc légitime de supposer que cet homme, que Canidia appelle son ennemi (hostilis, 53), correspond au Maître de Rome. Nous pousserons même la hardiesse jusqu’à nous demander si Varus et le Puer ne font pas qu’un : une hypothèse rendue possible, semble-t-il, par le fait que le terme puer fut largement utilisé par les poètes de l’époque pour désigner l’empereur [7], et par la dérision avec laquelle Horace dépeint cet Enfant (v. 11-14). Il suffit d’ailleurs de lire la plainte de celui-ci (v. 1-10), ce mélange d’enfantillage et de familiarité, pour se rendre compte de sa ressemblance avec le premier locuteur de Epod. XVII. Son éloquence désespérée atteste qu’il sait ou au moins qu’il devine ce qui l’attend (inprobaturum haec, 8), et qu’il est peut-être conscient d’avoir mérité la vengeance de Canidia, qu’il compare curieusement à une bête assaillie (v. 10). D’autre part, la mention de sa parure pourpre au vers 7, reprise plus loin dans l’expression insignibus raptis, 12, indiquerait plutôt son rang que sa jeunesse, tout comme la protection de Jupiter dont il se croit assuré (v. 8).


Au reste, la mort imminente qui pèse sur le Puer ne peut que rappeler le triste sort que la magicienne réserve à Varus. Car le discours de Canidia témoigne qu’elle n’aspire pas à acquérir son amour, mais bel et bien à le mettre à mort, après l’avoir exposé à la risée générale (senem, quod omnes rideant, adulterum / latrent Suburanae canes, 57-58). Le fait qu’elle se soit procuré du terrible poison dont Médée s’était servie pour éliminer sa rivale (v. 61-66) en dit long sur ses intentions, qui se traduisent également dans son expression ambiguë amore… meo flagres, 81 (« tu brûleras d’amour pour moi » ou « mon amour te brûlera » ?).


Mais si tant est que le Puer soit identifiable à Octave, le rôle de Canidia ne devrait-il pas être tenu par le poète ? La raillerie impitoyable qui se lit tout au long de la description des sorcières (v. 15-49) nous dissuade d’adopter ce point de vue. Il est beaucoup plus vraisemblable que, sans participer activement à l’action des quatre « impies » (v. 84), l’auteur s’exprime par le truchement de Canidia pour déclarer son hostilité contre l’Ennemi. Ajoutons aussi que la prière que la magicienne formule aux vers 49-54 est adressée à la Diane céleste et à la Nuit étoilée, qui n’ont rien des divinités infernales invoquées par le premier locuteur d’Epod. XVII (v. 2-3).   


Ainsi donc, par un ingénieux faux-semblant, Horace réussit à retourner la situation représentée dans la huitième bucolique et à venger le meurtre de Daphnis-Catulle, commis par César et son sbire « Amaryllis » (Alfenus Varus / Octave ?) : à présent, c’est le Puer, dédoublé en Varus, qui va subir la mort symbolique de la main des Sorcières.  

 

  

Satire I, 8

 

La solidarité absolue d’Horace avec Priape, l’énonciateur de la satire, ne fait pas de doute ; observons en particulier que ce dieu se présente en gardien des nouveaux jardins de l’Esquilin (noui… horti, v. 7 ; Esquiliis, 14), créés par Mécène, auquel il rend discrètement hommage. Son attitude exclut naturellement toute sympathie envers les magiciennes Canidia et Sagana, qu’il désire au contraire anéantir (perdere, 20), ou au moins tenir éloignées de ses jardins, où elles ont coutume de chercher des herbes pour leurs breuvages (v. 21-22). Il les fait apparaître sous un aspect tantôt dramatique et violent (v. 23-29), tantôt comique, de manière à mettre en évidence leur poltronnerie (v. 47-50).


Examinons cependant de plus près le rituel magique qui s’accomplit aux vers 26-45. Le drame ténébreux que reproduisent les deux figurines, dont l’une de cire et l’autre de laine, et qui révolte Priape au point qu’il chasse les deux furiae (v. 45) avec horreur, évoque spontanément la mort de Daphnis, avec cette différence toutefois que dans l’églogue VIII, l’effigies que la Sorcière promène autour de « l’autel » (v. 74-75) est vraisemblablement en laine et qu’elle représente la magicienne elle-même [8]. En insistant donc sur l’existence de deux portraits distincts, Horace fait la lumière sur le Chant d’Alphésibée et suggère que c’est bien Daphnis en chair et en os qui y remplit la fonction de la figurine de cire, i. e. qu’il s’agit d’un meurtre réel. L’angoissante phrase cerea suppliciter stabat, seruilibus ut quae / iam peritura modis, 32-33 conviendrait également à la description d’un être vivant plutôt que d’une simple statuette.


En dépit de ces solides repères, nous nous abstiendrons d’identifier les sorcières, vu le persiflage enjoué dont le poète les poursuit et qui ne pourrait se rapporter à ses ennemis. Nonobstant, il est fort plausible que ceux-ci soient pris à partie dans le passage 37-39, où l’on lit :

 

Mentior at siquid, merdis caput inquiner albis

Coruorum atque in me ueniat mictum atque cacatum

Iulius et fragilis Pediatia furque Voranus.

 

La mention de l’efféminé « Iulius Pediatius » [9] et de l’escroc Voranus nous oriente tout droit vers le jeune Maître de Rome et son fidèle Alfenus Varus, d’autant plus que le vers 38 comporte une quantité de syllabes formant l’anagramme du nom d’Octavium, et que le fur du vers suivant fait écho au fures d’Ecl. III, 16 (Quid domini faciant, audent cum talia fures ?), où Ménalque accuse Damète-Varus d’avoir dérobé le bouc de Damon. Au demeurant, ces trois vers ont bien de quoi amuser, puisqu’ils rangent les deux compères dans le camp des voleurs, qui, comme Priape l’annonce dès le début, ne devraient pas avoir accès à ses jardins :


… Deus inde ego, furum auiumque / maxima formido
, 3.

 

 

Conclusion

 

Dans les trois pièces, le poète recourt à l’une des astuces propres à la double écriture : il attribue un même pseudonyme à plusieurs personnages antagonistes, afin de mieux voiler ses pensées et d’esquiver la censure impériale. Grâce à ce procédé, qu’il reprendra dans ses odes [10], il aide le lecteur à élucider la huitième églogue et à percer à jour la fin tragique de Catulle, sans manquer toutefois de transposer aussitôt les rôles des acteurs et de proclamer la victoire finale du Poète sur l’Ennemi. Comment ne pas admirer le génie d’Horace, qui sut combiner un humour savoureux à la protestation la plus acerbe et au tragique le plus saisissant ?  



Notes :


1 -  Le texte original et les traductions des trois poèmes sont accessibles sur les sites Espace Horace et Itinera Electronica :

http://www.espace-horace.org/ 

http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/intro.htm#horace

 

2 -  Dans son carmen 64, Catulle dissimule Jules César sous le masque d’Achille. Horace s’en ressouviendra en composant l’ode IV, 6, où le héros mythique incarnerait le Princeps. Pour l’identification de Circé à Terentia, voir Hor. Od. I, 17.  

Cf. J.-Y. Maleuvre, Catulle ou l'anti-César. Perspectives nouvelles sur le Libellus, J. Touzot, Paris, 1998, pp. 189-201.

http://www.virgilmurder.org/images/pdf/achille.pdf

http://www.espace-horace.org/jym/odes_4/O_IV_06.htm

http://www.espace-horace.org/jym/odes_1/O_I_17.htm

 

3 -  http://www.virgilmurder.org/images/pdf/fili.pdf

 

4 -  J.-Y. Maleuvre, Violence et ironie dans les Bucoliques de Virgile, J. Touzot, Paris, 2000, pp. 274-286. 

5 - Bien instructive à ce sujet est l'ode I, 34 d'Horace : 

 http://www.espace-horace.org/jym/odes_1/O_I_34.htm

 

6 -  J.-Y. Maleuvre, Violence et ironie..., pp. 39-42.

 

7 -  Cf. Virg. Ecl. IV, Hor. Od. I, 5., Tib. I, 8.  

 

8 -  J.-Y. Maleuvre, Violence et ironie..., p. 278, n. 67.

 

9 -  Selon F. Villeneuve (Satires, Les Belles Lettres, Paris, 1932), le vers 39 mettrait en scène trois personnages différents : Julius, « l’homme-femme » Pediatia et Voranus. Mais il est incontestable que l’identité de « Iulius » ne se révèle pleinement qu’à la lumière de l’expression fragilis Pediatia. L’équivoque est sans doute intentionnelle : soucieux de garder les apparences et de contourner la censure, Horace sépare le pseudonyme de son adversaire en deux. 

 

10 -  Cette même ruse est utilisée par Catulle (c. 65), Virgile (Ecl. V) et les poètes élégiaques (les différentes facettes de la puella).  

 

Par Aleta Alekbarova
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Durmius

Reproduced with the kind permission of Numismatica Ars Classica NAC AG, Auction 31, lot 13.

 

 

 

This gold coin called aureus (lat. aureus – “golden”) was struck in 19 BC in Rome by Marcus Durmius, a minter of the emperor Caesar Augustus (63 BC – AD 14). It is commonly placed by numismatists at R4 level on the Sheldon rarity scale, which comprises very scarce specimens. Its weight is estimated to be 7,959 g.

 

 

The obverse of the coin carries a portrait of the emperor wearing an oak wreath, encircled with the legend CAESAR AVGVSTVS. Its reverse features a crab holding in its claws an insect which could be identified as a butterfly or a dipteran such as a midge or a gnat. The decoration is accompanied by the inscription M • DVRMIVS / III • VIR, indicating the minter’s name and his official title, triumvir monetalis.

 

 

The unusual design of the reverse provides a very large field for discussion and interpretation.

 

The motif comes as a surprise since Rome’s Republican traditions require that the coins struck by a triumvir monetalis show on their reverse a notable exploit of his ancestors, the mythological origin of his family or a monument his family has funded. Moreover, it appears to be too extravagant, almost too violent to be considered simply as an entertaining image such as can be seen on M. Durmius’ silver denarii depicting hunting scenes.  

 

It is possible to compare the aureus with a set of coins made in the 5th century BC in Akragas, one of the leading Greek cities of Sicily, which regularly used the crab on their reverse, or the denarii struck by C. Cassius Longinus and the legate M. Servilius in 43-42 BC. These figure a crab holding an aplustre, an appendage of wood used to decorate ships’ sterns; below we can see an untied diadem and a rose. However, it is unlikely that Augustus’ aureus is related to one of these coins. In the first case, there is no doubt that the crab was used as a symbol of the river god Akragas, whose name the city had taken; concerning Cassius’s coin, the decoration has a precise historical meaning, as it makes an allusion to the general’s victory over the Rhodian fleet – thus, the crab stands for the city of Cos, whereas the rose corresponds to Rhodes. Furthermore, we should exclude the eventuality that Augustus’ aureus could have been inspired by the coins of Caesar’s murderer.  

 

In 1559, the Italian emblematist Gabriele Simeoni gave a possible explanation of the picture in his work Le Imprese Heroiche et Morali (Lyon). He implied that the reverse was an illustration of the proverb Festina lente („make haste slowly“), which had been one of Augustus’ favourite quotes (Suetonius, Divus Augustus, 25). Throughout the ages, it had often been represented as a hare half hidden in a snail shell, a tortoise carrying a sail on its back, and especially a dolphin winding itself round an anchor, a leitmotiv which appears on a certain number of Vespasian’s coins. Simeoni suggested that the crab could symbolize, by its slowness, the wise moderation and reflexion, while the quick flight of the butterfly rather the rage and the rashness. The juxtaposition of two such opposite species was supposed to call attention to the fact that the emperor should stay temperate and rational in every occasion.

 

A radical change in the interpretation of the reverse was made in 20th century, when the philologist Harold Mattingly proposed in his article The Date of Virgil’s Death : A Numismatic Contribution” (The Classical Review 44 [1930], p. 57-59) to regard the image as a homage paid by the emperor to Virgil, the greatest poet of the Saeculum Augustum, who had tragically died in 19 BC on his way to Italy after having left to Greece in order to visit the places he had described in his epic the Aeneid. This point of view was embraced as well by Jean-Luc Desnier in 1995 (“Tenet nunc Parthenope”, Latomus 54, p. 298-304).  

 

 

Yet this supposition seems too hypothetical and incomplete unless a connection is made between Durmius’ aureus and the Culex (“The Gnat”), a poem in hexameters doubtfully attributed to the young Virgil. It describes a small incident which occurred to an anonymous shepherd: disturbed in the middle of his nap by a gnat, the old man killed the insect, which permitted him to avoid being bitten by a poisonous snake. The link between the poem and the coin was put forward by the French philologist Jean-Yves Maleuvre, who had exposed in 1991 a new version concerning Virgil’s death (cf. “La mort de Virgile d’après Horace et Ovide”, Paris, 1993). According to his theory, the poet had been secretly murdered by Augustus, whose power he had been constantly defying by using a kind of double language that permitted him to express unobtrusively his hostility towards Augustus’ despotic regime in his poetry without attracting public attention. The Princeps had been tolerating these covert attacks because he knew that only a small number of readers would be able to feel the harrowing contradiction concealed in Virgil’s verses, and that the poet would be still considered as the emperor’s devoted admirer. Thereby he was free to order from Virgil poems to his glory: he would eliminate him, once he would not need him any more. A meticulous analysis of the Culex affirms the assumption that it has been written by Augustus himself, who had thus indulged in the luxury of proclaiming cynically his crime and mocking his victim (J.-Y. Maleuvre, “Le moucheron d’Octave”, RBPh 76, 1998, p. 75-86). Durmius’ aureus would be a simple “illustration” of the poem: the “gnat” could be in fact a derisive pseudonym applied to Virgil; this possibility makes the aggressive character of the reverse clear. A strong argument for the identification of the crab to the imperial murderer may be found in the fourth book of Elegies of Propertius, where we read a severe warning against the Crab: Octipedis Cancri terga sinistra time, IV, 1, 150 (“fear the avaricious back of the Crab, eight-footed Cancer!”).  

 

 

All things considered, all of the interpretations above-cited seem to contribute to clarify the mysterious signification of this extraordinary aureus. Nevertheless, it will certainly continue to fascinate and confuse both scholars and spectators.  

Par Aleta Alekbarova
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Qui nescit dissimulare, nescit regnare.

 

Le mystérieux mur de silence qui enveloppa en -19 la mort de Virgile [1] pourrait constituer ipso facto un des indices les plus probants et significatifs de l’implication de l’empereur dans la disparition du poète. A plus forte raison, l’existence de plusieurs piécettes de la même époque, consacrées à la légende selon laquelle Virgile aurait voulu détruire l’Enéide avant sa mort, devrait nous mettre sur nos gardes. Avec une insistance remarquable, voire suspecte, elles mettent en relief la folie et l’audace sacrilège du mourant, tout en exaltant le mérite du prince, qu’elles exhortent à sauver l’épopée pour la plus grande gloire de sa famille et de Rome.

 

L’un des poèmes en question fut attribué en 1480 à C. Cornelius Gallus [2] ; cette hypothèse fut toutefois bientôt rejetée par J. J. Scaliger comme anachronique. En effet, on ne peut pas douter que ce dizain n’ait été composé le lendemain de la mort de Virgile, comme l’attestent son dramatisme, son pathos même, ainsi que le pressant appel que l’auteur adresse à Auguste :  

 

 

                                Temporibus laetis tristamur, maxime Caesar,

                                Hoc uno amisso, quem gemo, Vergilium.

                                 Sed uetuit relegi, si tu patiere, libellos,

                                In quibus Aenean condidit ore sacro.

                                Roma rogat, precibus totus tibi supplicat orbis,               5

                                Ne pereant flammis tot monumenta ducum.

                                Atque iterum Troiam, sed maior flamma, cremabit !

                                Fac laudes Italum, fac tua fata legi,

                                Aeneanque suum fac maior nuntius ornet :

                                Plus fatis possunt Caesaris ora dei.                                   10

 

 

« En ces temps joyeux, nous nous attristons, divin César, car nous l’avons perdu, ce Virgile que je pleure. Cependant, il a défendu – le souffriras-tu ? – de recueillir les opuscules où il avait chanté Enée de sa voix sacrée / maudite. Rome te sollicite, le monde entier t’implore pour que ne périssent pas dans les flammes autant de souvenirs de chefs. Troie sera-t-elle donc détruite pour la seconde fois, mais par une flamme plus grande ? Fais en sorte que les éloges de l’Italie, que ton destin soient lus, fais qu’un plus grand héraut que Virgile glorifie Enée, qu’il a voulu s’approprier (sens probable) : une parole du dieu César peut plus que le destin. »  

 

 

Ce pseudo-poète cherche en vain à dissimuler sous un semblant d’affection la haine qu’il voue au Mantouan. Le chagrin dont il affirme souffrir se trouve contredit d’une part par l’équivoque temporibus laetis, dont le sens apparent fait allusion au retour victorieux de l’empereur de l’Orient… sans que l’on puisse se délivrer de l’impression que le locuteur conçoive la mort du poète comme un événement « joyeux » ; relativisé d’autre part par la conjonction sed, 3, qui tend à souligner le caractère injuste de la décision de Virgile. De même, l’admiration que l’on pourrait être tenté de déduire de l’expression condidit ore sacro, 4 s’évanouit dans les vers suivants, où la piété du poète est mise sournoisement en question. La séquence 5-8, qui réduit l’Enéide, désignée par le terme libellos si peu adéquat à son importance, à une glorification inconditionnelle de l’Italie (laudes Italum, 8) et des fondateurs de Rome (monumenta ducum, 6 ; Aeneamque suum, 9), en une sorte d’oracle annonçant l’illustre avenir d’Auguste (tua fata, 8), laisse à entendre qu’en souhaitant brûler son épopée, le poète trahit sa patrie – sans parler de son ingratitude envers son bienfaiteur qu’il s’apprête à priver de sa gloire légitime. Il faudrait prendre aussi en considération l’ambivalence du mot sacer, également traduisible par « maudit » et par « sacré ».

 

Pourtant ces attaques sont encore peu de chose à côté du vers 9, où l’auteur pousse l’acharnement jusqu’à déprécier Virgile en sa qualité de poète : car maior ne saurait sous-entendre que Vergilio. Le Mantouan serait donc indigne de l’honneur de chanter l’ancêtre des Césars ; cette mission, qu’il a usurpée, devrait être confiée à un poète plus éminent. S’agit-il d’Auguste en personne ? En tout cas, il serait tentant d’expliquer cette phrase à la lumière de la cacozelia latens, la double écriture pratiquée par Virgile, en adjugeant au ornet son sens de « rehausser », « embellir ». Cette interprétation semble être favorisée par l’acception la plus courante du verbe condidit, 4, celle d’« enfermer », « ensevelir » ou « cacher ». En d’autres mots, Enée n’a rien du héros pieux et vertueux, comme il le prétend, et le Mantouan ne l’a dépeint dans son épopée que trop réellement ; il a pris toutefois le soin de revêtir ce désolant personnage d’un masque flatteur. Le locuteur l’accuse d’avoir désiré « s’approprier » la légende d’Enée : autant dire que Virgile en a donné une version personnelle qui contrecarrait l’idéologie impériale. De ce point de vue, le relegi, 3 signifierait plutôt « être relu » que « être recueilli », la relecture équivalant à une censure officielle : le poète aurait essayé de brûler l’Enéide dans la crainte qu’elle ne soit retouchée par l’empereur.  

 

Plus l’expression de l’auteur gagne en agressivité, plus sa flagornerie à l’égard d’Auguste devient exorbitante. Le maxime Caesar, 1, offre un contraste éloquent par rapport au Vergilium, 2, attaché à l’inquiétant terme amisso, qui pourrait suggérer un « renvoi » volontaire tout aussi bien qu’une perte inopinée ; une semblable dissymétrie sépare le condidit ore sacro, dont nous venons de découvrir l’intention perfide, du Caesaris ora dei, 10. Que dire enfin du vers 3 et de la parenthèse si tu patiere, qui accorde au prince un pouvoir absolu sur l’Enéide et le droit d’en disposer au mépris de la volonté de son vrai créateur ?

 

Il est impossible de nier que cette œuvrette venimeuse ne profitait qu’à une seule personne. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois que l’impérial faussaire aurait pris le plaisir de vilipender les poètes rebelles dans ses vers, qu’il publiait ensuite sous leurs noms après les avoir éliminés, [3] ou anonymement, comme c’est le cas pour notre pièce. Pour appuyer cette supposition, on pourrait se reporter au poème Baehrens IV, 183 traitant du même sujet. Son attribution explicite à Auguste par le manuscrit Vaticanus 1575 a reçu récemment l’approbation de Jean-Yves Maleuvre, qui a exposé, dans une étude détaillée, des arguments concluants en sa faveur [4].

 

Les deux pièces sont reliées entre elles par un nombre d’échos textuels et sémantiques :

 

  •           atque iterum Troiam, sed maior flamma cremabit, 7 => iterum sentire ruinas / Troia suas, iterum cogetur reddere poenas, 27-28
  •          libellos, / in quibus Aenean condidit ore sacro, 4 => illum Aenean nesciret fama perennis, / docta Maroneo caneret nisi pagina uersu, 15-16 ; tam sacrum soluetur opus, 33
  •          ne pereant flammis tot monumenta ducum, 6 => tot bella, tot enses / in cineres dabit ira nocens et perfidus error, 33-34 ; ibit in ignes / magnaque doctiloqui morietur Musa Maronis, 2-3

 

L’un des traits essentiels que notre dizain partage avec Ergone supremis dont il représente une véritable miniature, et qui fait partie des attributs immanquables des « œuvres poétiques » de l’empereur, est sa maladresse stylistique doublée d’une ambiguïté – ou plutôt d’une obscurité – calculée, qui lui permet de voiler ses agressions. C’est le même manque de tact et de goût (v. 7), la même ironie offensante (v. 3-4), la même confusion des idées (v. 9), la même idéalisation sans réserve du régime augustéen.

 

En répandant des rumeurs sur la mauvaise foi de Virgile, le monarque se présentait comme le sauveur de l’Enéide et, par delà, le défenseur de la gloire de Rome ; ainsi il encourageait la lecture conformiste de l’œuvre. Cependant son cynisme était tel qu’il ne put se refuser la joie de se moquer de sa victime en reconnaissant subrepticement l’existence de la double écriture, de faire éclater pleinement sa haine camouflée sous des apparences d’hommage, de narguer ses lecteurs et de défier les siècles à venir. Mais faudra-t-il attendre encore longtemps la réalisation du proverbe Qui fodit foueam, incidit in eam ?  

 

 

 

Notes :

 

1 –  L’épigramme de Domitius Marsus (Te quoque Vergilio…) est le seul poème évoquant ouvertement la mort de Virgile, qui fût publié dans le cercle des poètes augustéens.

 

2 –  Cette relation fut établie pour la première fois dans l’édition de Venise et admise plus tard par Pulmann.

 

3 –  V. le site Virgilmurder, section « Des preuves » :

http://www.virgilmurder.org/index.php?option=com_content&view=article&id=4&Itemid=8&lang=fr

 

4 –  http://www.virgilmurder.org/images/pdf/detract.pdf

Par Aleta Alekbarova
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