Les métamorphoses de la Canidia horatienne

Publié le par Aleta Alekbarova

Le personnage de Canidia apparaît successivement dans la satire I, 8 et les épodes V et XVII d’Horace [1]. Le poète met d’emblée en relief sa profonde aversion pour la sorcière, qu’il entoure d’une puissante aura de maléfice et de cocasserie. Pourtant, son piquant humour est à peine adéquat aux horribles crimes dont Canidia se voit chargée. Une lecture attentive pourrait-elle nous éclairer sur les véritables sentiments d’Horace à son égard et nous permettre de lever le masque de ce personnage ?

 

 

Epode XVII

 

Rien de plus tentant de prime abord que de se distancer de l’effroyable magicienne et de prendre fait et cause pour sa victime, que l’on pourrait rapprocher du Varus de l’épode V. Tout semble indiquer qu’Horace s’est projeté dans la personne du premier locuteur pour exprimer la souffrance qu’il endure sous le régime d’Auguste (v. 21-26, 30-35) et implorer, non sans ironie, la pitié de celui-ci (v. 36-40, 45), tout en le pressant de fines attaques (v. 20, 46-52). Il va même jusqu’à feindre de vouloir glorifier l’empereur dans ses vers (v. 39-41). Quant à « Canidia », elle prétend soumettre le poète à son pouvoir et ne doute pas, hautaine et vindicative, de sa victoire définitive sur lui (v. 74-75).


Cette interprétation comporte cependant plus d’une imperfection. Tout d’abord, il faut se demander si le poète aurait sérieusement consenti à céder le dernier mot dans cette pièce finale à l’Ennemi. Il y a plus : l’acharnement extraordinaire de « Varus », sa grandiloquence, la bouffonnerie de ses lamentations, enfin sa superstition et sa peur réelle de la magie (v. 1-5, 27-29) ne pourraient s’appliquer à Horace. On ne pourrait pas nier non plus que parmi les héros légendaires qu’il donne pour exemple (v. 8-18), l’énonciateur favorise secrètement les personnages symbolisant le plus souvent, dans la poésie « cacozélique », Auguste et ses acolytes [2]. Ainsi cherche-t-il à rehausser le mérite d’Achille aux dépens de « l’homicide » Hector (v. 12) : s’il est vrai que le terme peruicax, 14, dont le Péléide est qualifié, peut signifier péjorativement « opiniâtre » aussi bien que « ferme », le contexte nous porte à choisir la seconde acception. De même, il prête de la bienveillance (uolente, 17) à la magicienne Circé, laquelle, on le sait, ne délivra les compagnons d’Ulysse que par complaisance pour celui-ci. Et que penser des vers 62-64, où Canidia promet à sa victime une longue vie de tourments, contrairement au Prince, qui se plaisait à menacer ses ennemis de mort ?


Essayons donc d’inverser les rôles. On ne s’étonnera pas de constater que le pitre impérial cherche à soudoyer le poète (seu poposceris / centum iuuencos, 38-39) pour le contraindre à chanter son éloge : siue mendaci lyra / uoles sonare : « Tu pudica, tu proba, / perambulabis astra sidus aureum. », 39-41. Il serait logique de considérer aussi le passage 42-52 comme une partie du discours qu’anti-Ego veut faire réciter à Horace. Le poète serait exhorté, aux vers 42-45, à se délivrer de sa présumée « folie » (solue me dementia, 45) et à se plier aux ordres impériaux ; au vers 46, o nec paternis obsoleta sordibus, à révoquer les poèmes où il avait dénoncé, au moyen de la double écriture, le secret de la naissance d’Auguste [3]. 


L’opposition entre les protagonistes est appuyée encore davantage par une référence expressive à la huitième églogue de Virgile, qui met en évidence une similitude remarquable entre « Varus » et la meurtrière de Daphnis [4]. Comparons en effet l’angoisse subite de celle-ci vers la fin de sa « séance magique », au moment de l’apparition d’Hécate (Ecl. VIII, 107-109),

 

Nescio quid certe est, et Hylax in limine latrat.

Credimus ? An qui amant ipsi sibi somnia fingunt ? 

Parcite, ab urbe uenit, iam parcite, carmina, Daphnis.

 

avec la peur irrationnelle et l’humilité presque flagorneuse du premier locuteur de notre épode (efficaci… scientiae, 1, per… libros carminum ualentium / refixa caelo deuocare sidera, 4-5). Il s’ensuit que « Varus » ne croit pas plus à la magie que la Sorcière césarienne, laquelle ne se sert des sortilèges que pour déguiser le meurtre qu’elle s’apprête à commettre sur la personne de Daphnis-Catulle, et qu’il manifeste une incrédulité cynique jusqu’au moment où il se voit confronté lui-même au phénomène (v. 27-29 ; noter aussi le sarcastique ut ipse nosti curiosus, 77) [5].


Or, que symbolise la magie en l’occurrence, si ce n’est la poésie d’Horace ? On pourrait certes objecter le vers 75, meaeque terra cedet insolentiae, mais l’ironie qui remplit ce passage suggère que le poète parodie le langage de son ennemi : « … ce que tu appelles mon arrogance ». Sa réponse est claire : il n’acceptera jamais la servitude. Son art, plus puissant et plus redoutable que la magie, lui permettra de préserver sa liberté d’expression et de faire connaître aux lecteurs la véritable nature du Princeps, le criminel qui a osé bafouer les Muses et braver les lois de Jupiter (v. 65-69).   

 

 

Epode V

 

Ce sinistre poème nous fait-il vraiment assister au meurtre d’un enfant innocent ? En tout cas, on ne saurait pas douter de son étroit rapport avec le Chant d’Alphésibée (Virg., Ecl. VIII), souligné par plusieurs échos éloquents :

-          non usitatis, Vare, potionibus, /… ad me recurres nec uocata mens tua / Marsis redibit uocibus, v. 73-76 => coniugis ut magicis sanos auertere sacris / experiar sensus, Ecl. VIII, 66-67 

-          amore sic meo flagres uti / bitumen atris ignibus, 81-82 => talis amor teneat, nec sit mihi cura mederi, Ecl. VIII, 89 

-          bitumen atris ignibus, 82 => fragilis incende bitumine laurus, Ecl. VIII, 82


L’identité de Varus s’éclaire à la lumière des bucoliques I et IX. Ces deux pièces évoquent à plusieurs reprises une certaine Amaryllis, dans laquelle une analyse permet de reconnaître Alfenus Varus [6], un ami d’Auguste. Nous savons que cette « jeune fille » apparaît également dans la huitième églogue en tant que servante de la Sorcière. Si un défaut d’indices ne nous autorise pas à déterminer à coup sûr s’il s’agit, là encore, d’Alfenus Varus plutôt que d’Octave, il n’en résulte pas moins que ce personnage est fortement associé à Jules César et à son successeur, au point de pouvoir virtuellement se confondre avec eux.


Il serait donc légitime de supposer que cet homme, que Canidia appelle son ennemi (hostilis, 53), correspond au Maître de Rome. Nous pousserons même la hardiesse jusqu’à nous demander si Varus et le Puer ne font pas qu’un : une hypothèse rendue possible, semble-t-il, par le fait que le terme puer fut largement utilisé par les poètes de l’époque pour désigner l’empereur [7], et par la dérision avec laquelle Horace dépeint cet Enfant (v. 11-14). Il suffit d’ailleurs de lire la plainte de celui-ci (v. 1-10), ce mélange d’enfantillage et de familiarité, pour se rendre compte de sa ressemblance avec le premier locuteur de Epod. XVII. Son éloquence désespérée atteste qu’il sait ou au moins qu’il devine ce qui l’attend (inprobaturum haec, 8), et qu’il est peut-être conscient d’avoir mérité la vengeance de Canidia, qu’il compare curieusement à une bête assaillie (v. 10). D’autre part, la mention de sa parure pourpre au vers 7, reprise plus loin dans l’expression insignibus raptis, 12, indiquerait plutôt son rang que sa jeunesse, tout comme la protection de Jupiter dont il se croit assuré (v. 8).


Au reste, la mort imminente qui pèse sur le Puer ne peut que rappeler le triste sort que la magicienne réserve à Varus. Car le discours de Canidia témoigne qu’elle n’aspire pas à acquérir son amour, mais bel et bien à le mettre à mort, après l’avoir exposé à la risée générale (senem, quod omnes rideant, adulterum / latrent Suburanae canes, 57-58). Le fait qu’elle se soit procuré du terrible poison dont Médée s’était servie pour éliminer sa rivale (v. 61-66) en dit long sur ses intentions, qui se traduisent également dans son expression ambiguë amore… meo flagres, 81 (« tu brûleras d’amour pour moi » ou « mon amour te brûlera » ?).


Mais si tant est que le Puer soit identifiable à Octave, le rôle de Canidia ne devrait-il pas être tenu par le poète ? La raillerie impitoyable qui se lit tout au long de la description des sorcières (v. 15-49) nous dissuade d’adopter ce point de vue. Il est beaucoup plus vraisemblable que, sans participer activement à l’action des quatre « impies » (v. 84), l’auteur s’exprime par le truchement de Canidia pour déclarer son hostilité contre l’Ennemi. Ajoutons aussi que la prière que la magicienne formule aux vers 49-54 est adressée à la Diane céleste et à la Nuit étoilée, qui n’ont rien des divinités infernales invoquées par le premier locuteur d’Epod. XVII (v. 2-3).   


Ainsi donc, par un ingénieux faux-semblant, Horace réussit à retourner la situation représentée dans la huitième bucolique et à venger le meurtre de Daphnis-Catulle, commis par César et son sbire « Amaryllis » (Alfenus Varus / Octave ?) : à présent, c’est le Puer, dédoublé en Varus, qui va subir la mort symbolique de la main des Sorcières.  

 

  

Satire I, 8

 

La solidarité absolue d’Horace avec Priape, l’énonciateur de la satire, ne fait pas de doute ; observons en particulier que ce dieu se présente en gardien des nouveaux jardins de l’Esquilin (noui… horti, v. 7 ; Esquiliis, 14), créés par Mécène, auquel il rend discrètement hommage. Son attitude exclut naturellement toute sympathie envers les magiciennes Canidia et Sagana, qu’il désire au contraire anéantir (perdere, 20), ou au moins tenir éloignées de ses jardins, où elles ont coutume de chercher des herbes pour leurs breuvages (v. 21-22). Il les fait apparaître sous un aspect tantôt dramatique et violent (v. 23-29), tantôt comique, de manière à mettre en évidence leur poltronnerie (v. 47-50).


Examinons cependant de plus près le rituel magique qui s’accomplit aux vers 26-45. Le drame ténébreux que reproduisent les deux figurines, dont l’une de cire et l’autre de laine, et qui révolte Priape au point qu’il chasse les deux furiae (v. 45) avec horreur, évoque spontanément la mort de Daphnis, avec cette différence toutefois que dans l’églogue VIII, l’effigies que la Sorcière promène autour de « l’autel » (v. 74-75) est vraisemblablement en laine et qu’elle représente la magicienne elle-même [8]. En insistant donc sur l’existence de deux portraits distincts, Horace fait la lumière sur le Chant d’Alphésibée et suggère que c’est bien Daphnis en chair et en os qui y remplit la fonction de la figurine de cire, i. e. qu’il s’agit d’un meurtre réel. L’angoissante phrase cerea suppliciter stabat, seruilibus ut quae / iam peritura modis, 32-33 conviendrait également à la description d’un être vivant plutôt que d’une simple statuette.


En dépit de ces solides repères, nous nous abstiendrons d’identifier les sorcières, vu le persiflage enjoué dont le poète les poursuit et qui ne pourrait se rapporter à ses ennemis. Nonobstant, il est fort plausible que ceux-ci soient pris à partie dans le passage 37-39, où l’on lit :

 

Mentior at siquid, merdis caput inquiner albis

Coruorum atque in me ueniat mictum atque cacatum

Iulius et fragilis Pediatia furque Voranus.

 

La mention de l’efféminé « Iulius Pediatius » [9] et de l’escroc Voranus nous oriente tout droit vers le jeune Maître de Rome et son fidèle Alfenus Varus, d’autant plus que le vers 38 comporte une quantité de syllabes formant l’anagramme du nom d’Octavium, et que le fur du vers suivant fait écho au fures d’Ecl. III, 16 (Quid domini faciant, audent cum talia fures ?), où Ménalque accuse Damète-Varus d’avoir dérobé le bouc de Damon. Au demeurant, ces trois vers ont bien de quoi amuser, puisqu’ils rangent les deux compères dans le camp des voleurs, qui, comme Priape l’annonce dès le début, ne devraient pas avoir accès à ses jardins :


… Deus inde ego, furum auiumque / maxima formido
, 3.

 

 

Conclusion

 

Dans les trois pièces, le poète recourt à l’une des astuces propres à la double écriture : il attribue un même pseudonyme à plusieurs personnages antagonistes, afin de mieux voiler ses pensées et d’esquiver la censure impériale. Grâce à ce procédé, qu’il reprendra dans ses odes [10], il aide le lecteur à élucider la huitième églogue et à percer à jour la fin tragique de Catulle, sans manquer toutefois de transposer aussitôt les rôles des acteurs et de proclamer la victoire finale du Poète sur l’Ennemi. Comment ne pas admirer le génie d’Horace, qui sut combiner un humour savoureux à la protestation la plus acerbe et au tragique le plus saisissant ?  



Notes :


1 -  Le texte original et les traductions des trois poèmes sont accessibles sur les sites Espace Horace et Itinera Electronica :

http://www.espace-horace.org/ 

http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/intro.htm#horace

 

2 -  Dans son carmen 64, Catulle dissimule Jules César sous le masque d’Achille. Horace s’en ressouviendra en composant l’ode IV, 6, où le héros mythique incarnerait le Princeps. Pour l’identification de Circé à Terentia, voir Hor. Od. I, 17.  

Cf. J.-Y. Maleuvre, Catulle ou l'anti-César. Perspectives nouvelles sur le Libellus, J. Touzot, Paris, 1998, pp. 189-201.

http://www.virgilmurder.org/images/pdf/achille.pdf

http://www.espace-horace.org/jym/odes_4/O_IV_06.htm

http://www.espace-horace.org/jym/odes_1/O_I_17.htm

 

3 -  http://www.virgilmurder.org/images/pdf/fili.pdf

 

4 -  J.-Y. Maleuvre, Violence et ironie dans les Bucoliques de Virgile, J. Touzot, Paris, 2000, pp. 274-286. 

5 - Bien instructive à ce sujet est l'ode I, 34 d'Horace : 

 http://www.espace-horace.org/jym/odes_1/O_I_34.htm

 

6 -  J.-Y. Maleuvre, Violence et ironie..., pp. 39-42.

 

7 -  Cf. Virg. Ecl. IV, Hor. Od. I, 5., Tib. I, 8.  

 

8 -  J.-Y. Maleuvre, Violence et ironie..., p. 278, n. 67.

 

9 -  Selon F. Villeneuve (Satires, Les Belles Lettres, Paris, 1932), le vers 39 mettrait en scène trois personnages différents : Julius, « l’homme-femme » Pediatia et Voranus. Mais il est incontestable que l’identité de « Iulius » ne se révèle pleinement qu’à la lumière de l’expression fragilis Pediatia. L’équivoque est sans doute intentionnelle : soucieux de garder les apparences et de contourner la censure, Horace sépare le pseudonyme de son adversaire en deux. 

 

10 -  Cette même ruse est utilisée par Catulle (c. 65), Virgile (Ecl. V) et les poètes élégiaques (les différentes facettes de la puella).  

 

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