Ovide, Amor. II, 16

Publié le par Aleta Alekbarova

L’élégie II, 16 compte certainement parmi les plus envoûtantes et fascinantes des Amours d’Ovide. Son charme est pourtant accompagné d’une tension et d’une angoisse si singulières et si intenses qu’il serait difficile de nier que le poète y voile ses sentiments réels, et de s’empêcher de s’interroger sur l’existence d’un éventuel message secret qu’il aurait tissé avec subtilité dans la pièce. Quel secret la II, 16 renferme-t-elle donc ?

 

Pars me Sulmo tenet Paeligni tertia ruris :
    parua, sed inriguis ora salubris aquis.
Sol licet admoto tellurem sidere findat
    et micet Icarii stella proterua canis,
arua pererrantur Paeligna liquentibus undis        5
    et uiret in tenero fertilis herba solo.
Terra ferax Cereris multoque feracior uuis,
    dat quoque baciferam Pallada rarus ager ;
perque resurgentes riuis labentibus herbas
    gramineus madidam caespes obumbrat humum.       10
At meus ignis abest. Verbo peccauimus uno ! —
    quae mouet ardores est procul ; ardor adest.
Non ego, si medius Polluce et Castore ponar,
    in caeli sine te parte fuisse uelim.
Solliciti iaceant terraque premantur iniqua,        15
    in longas orbem qui secuere uias ! —
aut iuuenum comites iussissent ire puellas,
    si fuit in longas terra secanda uias !
Tum mihi, si premerem uentosas horridus Alpes,
    dummodo cum domina, molle fuisset iter.            20
Cum domina Libycas ausim perrumpere Syrtes
    et dare non aequis uela ferenda Notis.
Non quae uirgineo portenta sub inguine latrant,
    nec timeam uestros, curua Malea, sinus,
non quae submersis ratibus saturata Charybdis         25
    fundit et effusas ore receptat aquas.
Quod si Neptuni uentosa potentia uincat
    et subuenturos auferat unda deos,
tu nostris niueos umeris inpone lacertos ;
    corpore nos facili dulce feremus onus.        30
Saepe petens Hero iuuenis transnauerat undas ;
    tum quoque transnasset, sed uia caeca fuit.
At sine te, quamuis operosi uitibus agri
    me teneant, quamuis amnibus arua natent,
et uocet in riuos currentem rusticus undam,         35
    frigidaque arboreas mulceat aura comas,
non ego Paelignos uideor celebrare salubres,
    non ego natalem, rura paterna, locum —
sed Scythiam Cilicasque feros uiridesque Britannos,
    quaeque Prometheo saxa cruore rubent.          40
Vlmus amat uitem, uitis non deserit ulmum —
    separor a domina cur ego saepe mea ?
At mihi te comitem iuraras usque futuram —
    per me perque oculos, sidera nostra, tuos !
Verba puellarum, foliis leuiora caducis,               45
    inrita, qua uisum est, uentus et unda ferunt.
Siqua mei tamen est in te pia cura relicti,
    incipe pollicitis addere facta tuis,
paruaque quamprimum rapientibus esseda mannis
    ipsa per admissas concute lora iubas !           50
At uos, qua ueniet, tumidi, subsidite, montes,
    et faciles curuis uallibus este, uiae !

 

 

TRADUCTION :

 

            Je demeure à Sulmo, le troisième canton du pays pélignien : bien que petite, la région est saine, arrosée de nombreuses sources. En dépit des bas rayons du soleil qui fendent la terre et de l’ardeur de l’astre brûlant de la canicule, des ondes limpides parcourent les pleines péligniennes et de l’herbe féconde verdoie sur le sol doux. La terre est fertile en blé et plus fertile encore en raisin ; un sol léger offre aussi des oliviers chers à Pallas. Des ruisseaux glissent dans la végétation luxuriante et un tapis de gazon couvre la terre mouillée.

            Mais ma flamme reste loin. Non ! je me suis trompé de mot : celle qui suscite ma passion reste loin - ma flamme seule est là. Dût-on me déposer entre Castor et Pollux, je ne voudrais pas habiter le ciel sans toi. La terre soit pesante à ceux qui découpèrent le monde en longues routes, et leur sommeil inquiet ! Ou s’il fallait diviser le monde en chemins, ils auraient dû imposer aux jeunes filles de voyager avec leurs compagnons.

            Si je franchissais, horrifié, les Alpes fouettées par les vents, ma route me serait agréable en compagnie de ma maîtresse. Avec elle, j’aurais le courage de traverser les Syrtes libyennes et de confier ma voile à l’hostile Notus ; je ne craindrais pas les monstres qui aboient sous le flanc de Scylla, ni les anses sinueuses du Malée, ni Charybde qui se rassasie de vaisseaux submergés et qui aspire les eaux qu’elle vomit pour tantôt les engloutir. Mais si le pouvoir orageux de Neptune triomphe et que le flot emporte nos dieux protecteurs, pose tes bras de neige sur mes épaules : je porterai aisément ce doux fardeau. Souvent le jeune Léandre traversait les ondes à la nage pour retrouver Héro ; il y eût réussi de même cette fois-là, si les ténèbres n’eussent pas couvert la voie...

            Mais sans toi, j’ai beau habiter une campagne baignée de fleuves, où l’on soigne la vigne, où les paysans appellent les eaux courantes dans leurs rigoles, où la fraîche brise caresse les chevelures des arbres : ce n’est pas dans la saine région pélignienne, ma contrée natale, dans le domaine de mon père que je crois demeurer, mais plutôt chez les Scythes, les sauvages Ciliciens ou les Britanniques teints de bleu, ou parmi les roches du Caucase qui rougeoient du sang de Prométhée.

            L’ormeau aime la vigne et la vigne reste attachée à l’ormeau - pourquoi suis-je, moi, souvent séparé de ma maîtresse ? Pourtant tu m’avais juré par moi-même et par tes yeux, mes étoiles, d’être ma fidèle compagne ! Les promesses des jeunes filles, vaines et plus légères que les feuilles tombées, sont dissipées au gré des vents et des flots. Mais s’il te reste de l’amour pieux pour l’homme abandonné, commence à joindre les actes à tes paroles ! Attelle au plus tôt des chevaux rapides à ton petit char, tiens toi-même les rênes au-dessus de leurs crinières flottantes ! Et vous, fières montagnes, abaissez-vous à son passage, et rendez-lui faciles les chemins de vos courbes vallées !

 

 

INTERPRETATION :

 

Le pays pélignien, que la description enchanteresse d’Ovide transforme en un véritable petit microcosme, pourrait, paraît-il, se confondre virtuellement avec l’Italie tout entière. Aussi est-il remarquable que le poète s’y avoue malcontent et qu’il aille jusqu’à comparer sa région natale aux pays barbares, notamment au Caucase où Prométhée subit le cruel châtiment imposé par Jupiter qu’il avait osé braver. Il nous révèle la cause de son chagrin : c’est qu’il a été abandonné par sa maîtresse qui lui avait pourtant promis de rester toujours à ses côtés. Toutefois la phrase Sulmo me tenet, 1 (dont l’une des traductions possibles serait : « je suis retenu à Sulmo ») donne l’impression que le poète séjourne dans sa ville natale contre son gré et qu’On l’empêche de voir la puella. Une autre ambiguïté curieuse nous est fournie dans les vers 11-12 : étant donné que les termes ignis et ardor désignent aussi bien les feux de la colère que ceux de l’amour, la phrase ne traduirait pas seulement la passion d’Ovide pour sa maîtresse, mais aussi son indignation et son courroux à l’égard du puissant Rival - jamais expressément nommé, mais qui fusionne ici, en quelque sorte, avec la puella -, ainsi que son désir de libération.

 

Si l’on cherchait à établir, à partir de ces indices, la valeur allégorique de la pièce, on supposerait que la Puella symbolise le peuple romain qui, oubliant la République, finit par se ranger du côté du Princeps : d’où les reproches amers d’Ovide qui l’empresse de revenir, de secouer le joug qu’elle avait accepté à son insu. En même temps, elle incarnerait la Muse qui console le poète durant ce régime oppresseur et qui l’incite à combattre le Tyran (v. 19 suiv.). Ce glissement entre les équivalences Puella-Rome, Puella-Muse et Puella-Ennemi semble être une des astuces caractéristiques des poètes élégiaques : cf. Amor. II, 18, Tib. II, 4.    

 

On arrive cependant au passage central de notre élégie, dynamique et troublant, rempli d’allusions funestes. La condamnation des voyages et la malédiction adressée aux impies qui « divisèrent le monde en routes » ne manquent pas en effet de faire penser à l’ode I, 3 d’Horace, consacrée à la dénonciation du meurtre de Virgile[i]. Des échos textuels relient le passage en question à l’élégie II, 11 des Amours également, elle aussi censée éclairer les circonstances mystérieuses de la mort du Mantouan[ii]. La ressemblance concerne principalement le vers II, 11, 16 (hactenus est tutum - cetera caeca uia est), proche de la phrase II, 16, 32, et la séquence II, 11, 18-20 (quas Scylla infestet, quasue Charybdis aquas / et quibus emineant uiolenta Ceraunia saxis, / quo lateant Syrtes magna minorque sinu) qui rappelle les vers 23-25 de notre élégie.

 

Une fois sur cette piste inquiétante, de nouveaux signes consolidant l’hypothèse que la II, 16 contienne une allusion au meurtre de Virgile frappent la vue. Ce sont la mise en relief des dangers de la mer, développés sur six distiques entiers (21-32 - contre un seul citant les Alpes, 19-20), la connotation sinistre de l’expression Sulmo me tenet, semblable à une épitaphe, et surtout l’émotion puissante dont sont chargés les vers 27-28. Il n’est guère difficile d’identifier le terrible dieu de la mer, dont l’empire repose sur la violence et qui possède le pouvoir d’écarter ou de faire taire les amis et les protecteurs du poète. C’est bien encore lui qui causa la mort du jeune Léandre qu’un écho à Géorg. III, 258-263 permet d’associer à Virgile. Comme ici, le personnage y est évoqué par le terme de iuuenis,

 

Quid iuuenis, magnum cui uersat in ossibus ignem
durus Amor ? Nempe abruptis turbata procellis
nocte natat caeca serus freta, quem super ingens
porta tonat caeli, et scopulis inlisa reclamant
aequora ; nec miseri possunt reuocare parentes,
nec moritura super crudeli funere uirgo.

 

Que n’ose point un jeune homme, lorsque le dur amour fait circuler dans ses os son feu puissant ? A travers la tempête déchaînée, tard dans la nuit aveugle, il fend les flots à la nage ; au-dessus de lui tonne la porte immense du ciel, et les vagues qui se brisent sur les écueils le rappellent en arrière ; mais ni le malheur de ses parents ni celui de la jeune fille qui mourra après lui d’un cruel trépas ne peuvent le faire renoncer à son entreprise.

            (Trad. de M. Rat, Les Bucoliques et les Géorgiques, Paris, Classiques Garnier, 1932)

 

repris de Géorg. I, 500-501, où il pourrait bien désigner le Mantouan en personne masqué sous son ennemi : Hunc saltem euerso iuuenem succurrere saeclo / ne prohibete (« n’empêchez pas au moins ce jeune homme de servir notre siècle en ruine »). Toutes les nuits Léandre se frayait un chemin à travers les flots, le domaine de Neptune, pour parvenir à sa bien-aimée - jusqu’au jour où le piège se referma sur lui : uia caeca fuit. Dans l’oeuvre d’Ovide, il devient un sublime symbole du Poète, auquel l’auteur tend à s’assimiler. A son tour, celui-ci défie le Neptune terrestre, poursuivant la lutte de Virgile pour protéger la Puella et pour ouvrir les yeux à son peuple.

 

Cette poignante élégie rappelle vivement le destin tragique d’Ovide. Faut-il que sa souffrance reste vaine et les profondeurs de sa poésie à jamais enfouies ?

 



[i] J.-Y. Maleuvre, La mort de Virgile d'après Horace et Ovide, J. Touzot, Paris, 1993, pp. 39-50.

[ii] J.-Y. Maleuvre, La mort de Virgile d'après Properce et Ovide, AC 66 (1997), pp. 193-198.

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