L'élégie III, 11 de Properce

Publié le par Aleta Alekbarova

Tout comme l’ode I, 37 d’Horace ou la dernière des Métamorphoses d’Ovide, l’énergique et virulente III, 11 faisait toujours l’effet d’un des panégyriques les plus enflammés et enthousiastes du Princeps. Il n’est pourtant que trop sûr que l’interprétation traditionnelle nécessite beaucoup d’inattention et d’indulgence pour le sens moral et le bon goût du poète. En effet, la violence frappante de l’énonciateur et ses nombreuses imperfections de langue sautent aux yeux déjà au premier coup d’oeil. 

 

« Quid mirare, meam si uersat femina uitam

    et trahit addictum sub sua iura uirum ;

criminaque ignaui capitis mihi turpia fingis,

    quod nequeam fracto rumpere uincla iugo ? »

Ventorum melius praesagit nauita morem,    5

    uulneribus didicit miles habere metum.

Ista ego praeterita iactaui uerba iuuenta ;

    tu nunc exemplo disce timere meo.

Colchis flagrantis adamantina sub iuga tauros

    egit et armigera proelia seuit humo,           10

custodisque feros clausit serpentis hiatus,

    iret ut Aesonias aurea lana domos.

Ausa ferox ab equo quondam oppugnare sagittis

    Maeotis Danaum Penthesilea rates ;

aurea cui postquam nudauit cassida frontem,           15

    uicit uictorem candida forma uirum.

Omphale in tantum formae processit honorem,

    Lydia Gygaeo tincta puella lacu,

ut, qui pacato statuisset in orbe columnas,

    tam dura traheret mollia pensa manu.        20

Persarum statuit Babylona Semiramis urbem,

    ut solidum cocto tolleret aggere opus,

et duo in aduersum mitti per moenia currus

    nec possent tacto stringere ab axe latus ;

duxit et Euphraten medium, quam condidit, arcis,   25

    iussit et imperio subdere Bactra caput.

Nam quid ego heroas, quid raptem in crimina diuos ?

    Iuppiter infamat seque suamque domum.

Quid, modo quae nostris opprobria nexerit armis,   

    et, famulos inter femina trita suos,                        30

coniugis obsceni pretium Romana poposcit

    moenia et addictos in sua regna Patres ?

Noxia Alexandria, dolis aptissima tellus,

    et totiens nostro Memphi cruenta malo,

tris ubi Pompeio detraxit harena triumphos -            35

    tollet nulla dies hanc tibi, Roma, notam.

Issent Phlegraeo melius tibi funera campo,

    uel tua si socero colla daturus eras.

Scilicet incesti meretrix regina Canopi,

    una Philippeo sanguine adusta nota,         40

ausa Ioui nostro latrantem opponere Anubim,

    et Tiberim Nili cogere ferre minas,

Romanamque tubam crepitanti pellere sistro,

    baridos et contis rostra Liburna sequi,      

foedaque Tarpeio conopia tendere saxo,       45

    iura dare et statuas inter et arma Mari !

Quid nunc Tarquinii fractas iuuat esse secures,

    nomine quem simili uita superba notat,

si mulier patienda fuit ? Cape, Roma, triumphum

    et longum Augusto salua precare diem !   50

Fugisti tamen in timidi uaga flumina Nili ;

    accepere tuae Romula uincla manus.

Bracchia spectaui sacris admorsa colubris,

    et trahere occultum membra soporis iter.  

'Non hoc, Roma, fui tanto tibi ciue uerenda !'          55

    dixerat assiduo lingua sepulta mero.

Septem urbs alta iugis, toto quae praesidet orbi,

    femineo timuit territa Marte minas.

Nunc ubi Scipiadae classes, ubi signa Camilli,

    aut modo Pompeia, Bospore, capta manu ?          60

Hannibalis spolia et uicti monumenta Syphacis,

    et Pyrrhi ad nostros gloria fracta pedes ? 

Curtius expletis statuit monumenta lacunis, 

    admisso Decius proelia rupit equo,

Coclitis abscissos testatur semita pontes,      65

    est cui cognomen coruus habere dedit :

haec di condiderant, haec di quoque moenia seruant :

    uix timeat saluo Caesare Roma Iouem.

Leucadius uersas acies memorabit Apollo :  

    tantum operis bellum sustulit una dies.         70

At tu, siue petes portus seu, nauita, linques,

    Caesaris in toto sis memor Ionio.

 

TRADUCTION :

 

« Pourquoi s’étonner qu’une femme dirige ma vie et qu’elle me soumette à ses lois ? Pourquoi forger contre moi de viles accusations de lâcheté ? parce que je ne puis briser mon joug et rompre mes chaînes ? »

Le matelot sait mieux prévoir les caprices des vents, le soldat ne connaît la peur qu’une fois blessé. Tes propos immatures, moi aussi je les lançais dans ma jeunesse ; que mes actes t’apprennent à présent une sage crainte.

Jadis Médée mit les taureaux brûlants au joug d’acier et sema les batailles sur sa terre fertile en guerriers ; elle ferma la gueule au dragon qui gardait la toison d’or, afin que Jason pût emporter celle-ci dans sa patrie. L’impétueuse Penthésilée, montée sur son cheval, osa autrefois assaillir de ses flèches les vaisseaux grecs ; lorsque son casque doré lui découvrit le front, sa radieuse beauté subjugua son vainqueur. Le charme d’Omphale, la jeune Lydienne qui aimait se baigner dans les eaux de Gygès, fut si grand, qu’Hercule, qui avait érigé les colonnes délimitant le monde auquel il avait apporté la paix, fila la douce laine de sa main endurcie. Sémiramis fonda Babylone, la ville des Perses, et l’entoura de solides murailles de briques cuites : deux chars opposés pouvaient se croiser sur ces remparts sans même s’effleurer. Elle fit aussi couler un cours de l’Euphrate par la ville qu’elle avait fondée ; plus tard, elle imposa aux Bactriens l’obéissance.

Mais pourquoi blâmer les héroïnes, pourquoi accuser jusqu’aux dieux (Jupiter entache sa propre réputation et celle de sa famille !) ? De quel opprobre n’avait-elle pas récemment couvert nos armes, cette femme usée par ses propres esclaves, et qui avait demandé à son époux libertin les remparts de Rome pour récompense, les sénateurs pour serviteurs ?

Néfaste Alexandrie, terre propice à toutes les fourberies, et toi, Memphis si souvent inondée de sang romain, là où les sables ravirent à Pompée ses trois triomphes - rien ne saura effacer cette flétrissure de la face de Rome ! N’aurait-il pas mieux valu périr aux champs Phlégréens ou sur le billot de ton beau-père ?

Quoi ! cette reine débauchée de l’impure Canope, cette honte de la lignée de Philippe, eut l’audace d’opposer au dieu suprême l’aboyant Anubis, de contraindre le Tibre à subir les ordres du Nil, de supplanter le son de la trompette par des crépitements de sistre ! elle prétendit poursuivre nos navires liburniens par ses barques propulsées par des perches, déployer ses moustiquaires répugnantes sur la roche Tarpéienne et donner des lois au milieu des statues et des armes de Marius ! A quoi nous aurait-il servi d’avoir abattu la puissance de Tarquin, dont le nom indique l’arrogance, s’il avait fallu supporter le règne d’une femme ? Rome sauvée, prépare un triomphe pour Auguste et souhaite-lui de longues années de vie !

Tu fuis cependant vers les flots ondoyants du Nil apeuré ; tes mains reçurent les fers du peuple de Romulus. Je vis sur ton bras les morsures des serpents sacrés, ainsi que le trajet occulte par où tes membres regagnèrent le sommeil éternel.

« Avec un homme pareil, fallait-il, Rome, me craindre ? » dit-elle de sa langue ensevelie dans le vin pur.

La ville des sept collines, qui règne sur le monde, craignit le combat dont cette femme la menaçait. Pourtant, où sont aujourd’hui les flottes des Scipions, les enseignes de Camille ou le Bosphore pris par Pompée ? Où sont les dépouilles d’Annibal, les monuments du Syphax vaincu, le renom de Pyrrhus foulé à nos pieds ? Curtius acquit son immortalité en remplissant une fente au forum, Decius en enfonçant avec son cheval les lignes de bataille ; le sentier de Coclès sert de témoignage à l’arrachement des ponts ; un guerrier doit même son surnom à un corbeau... Les murs romains furent fondés par des dieux, et ils en sont protégés : César vivant, à peine Rome craindrait Jupiter. Apollon de Leucade rappellera à jamais les rangs virés, les fruits d’autant d’exploits ayant été anéantis en un seul jour. Mais que tu accostes, marin, ou que tu quittes le port, garde la mémoire de César sur toute la mer Ionienne.

 

 

INTERPRETATION :

 

La partie centrale de cette curieuse élégie expose en détail la propagande officielle concernant la guerre d’Octavien contre l’Egypte, et spécialement la bataille d’Actium. Tour à tour la vie, les ambitions, les moeurs et la défaite de la reine Cléopâtre y sont évoquées et soumises à un persiflage acharné et dédaigneux ; le locuteur en profite pour s’en prendre à toute l’Egypte, le « pays funeste », où Pompée a connu sa perte. C’est ici toutefois que l’on trouve une incongruité des plus choquantes et déplacées : c’est que les vers totiens nostro Memphi cruenta malo, / tris ubi Pompeio detraxit harena triumphos, 34-35, situent la mort de l’illustre général à Memphis, accusée de nombreux crimes contre Rome. Une telle erreur est pour le moins stupéfiante de la part de notre poète, étant donné le fait bien connu que Pompée périt aux environs de la ville de Péluse. Le cynisme perçant sous la bienveillance affectée du distique 37-38 ne fait qu’appuyer davantage le grotesque : il est évident que le locuteur profondément dévoué à César s’y amuse sans vergogne à railler le chef des républicains voué à la mort.

 

Que l’adage de mortuis nil nisi bonum soit un principe fondamental de la piété et de la bienséance, l’auteur ne s’en soucie que fort peu, d’après ce que l’on peut conclure de la rage froide avec laquelle il s’exprime sur la reine d’Egypte. Sa critique suit très exactement les diffamations répandues publiquement par la propagande augustéenne, et il présente le conflit en question comme une guerre indispensable pour préserver la liberté de Rome ; Antoine est réduit en l’occurrence en compagnon débauché de la reine, soumis à tous ses caprices. Alors qu’Horace souligne avec vigueur le courage et la fierté de Cléopâtre, le locuteur présent tâche au contraire de la spolier de toute qualité flatteuse ou extraordinaire, la dotant de tous les vices imaginables, que ce soit l’ivrognerie, la prostitution, la convoitise du pouvoir, l’orgueil démesuré ou le goût pour la magie et les cultes zoomorphes. Un détail bien révoltant et révélateur nous est fourni dans les vers 51-54. L’écho de la phrase fugisti tamen in timidi uaga flumina Nili (v. 51) au passage 709-713 du huitième chant de l’Enéide mérite certainement d’être noté :

 

Illam inter caedes pallentem morte futura

fecerat ignipotens undis et Iapyge ferri,              

contra autem magno maerentem corpore Nilum

pandentemque sinus et tota ueste uocantem

caeruleum in gremium latebrosaque flumina uictos.

 

Le maître du feu l'avait représentée au milieu des massacres,

pâlissant devant sa mort future ; en face les flots et le Iapyx

l'emportaient vers le Nil à l'énorme corps, plongé dans l'affliction,

un Nil qui, ouvrant son sein et déployant largement sa robe,

invitait les vaincus en son giron obscur, dans les bras secrets de son cours.

(trad. par A.-M. Boxus et J. Poucet)

 

La description virgilienne inclut une compassion et une douceur remarquables envers la reine, dont la fin est dépeinte dans un tableau attendrissant et mélancolique. Il n’en va pas de même dans notre élégie : le tamen du vers 51 traduit nettement l’irritation du locuteur provoquée par la fuite intrépide de Cléopâtre  hors du blocus d’Actium (il semble même « s’oublier » ici et négliger la version officielle de la bataille en admettant que cette évasion fut un pas stratégique) et la hardiesse avec laquelle elle esquiva le triomphe de son ennemi ; une hardiesse qu’il ne manque pas de tourner en dérision dans le distique 53-54, tout saturé d’ironie, ainsi que dans les vers agressifs 52 et 56.

 

Une telle accumulation de défauts serait peu admissible chez un chantre aussi sublime et éclairé que Properce, à moins qu’il ne s’agisse d’un piège. Et en effet, il suffirait d’appliquer la pièce à anti-Ego, l’énonciateur adverse, pour que toutes les fautes et les imperfections s’expliquent.

 

Au reste, cette attribution est favorisée par la forme du verbe spectaui, 53, qui fait clairement entendre que le locuteur fut le témoin de la mort de Cléopâtre : cela est pourtant vrai pour l’empereur et non le poète. Plutôt que de corriger, comme certains le font, le mot en spectasti, ne serait-il donc pas plus économique et logique de mettre l’élégie au compte du Princeps, ce qui éluciderait d’un seul coup la violence et le zèle idéologique qui l’emplissent ?

 

Cela dit, la voix authentique du poète contrarie assidument l’énonciateur au fur et à mesure de ses attaques ; son intervention est particulièrement flagrante dans la phrase 55, assignée à la reine humiliée (non hoc, Roma, fui tanto tibi ciue uerenda), où l’on sent un blâme sarcastique : si la reine fut aussi méprisable que le prince le disait, comment se faisait-il donc qu’il la craignît à tel point et qu’il ne l’ait vaincue qu’à grand-peine ? Le tanto [ciue] n’est peut-être pas employé non plus dans son acception positive.

 

Cependant, Antoine et Cléopâtre ne sont pas les seuls à subir les affronts du vainqueur. Aussi est-on amené à s’interroger sur les tout derniers distiques, qui forment une sorte d’éloge des grands héros romains jadis protecteurs de la République. Leur énumération est loin d’être admirative. Le nunc ubi, 59, planté au début de ce lamentable catalogue, n’incite pas seulement à remettre en question l’utilité des exploits de ces vaillants guerriers, mais à contester jusqu’à leur existence. Tantum operis bellum sustulit una dies pourrait impliquer bel et bien que la bataille d’Actium rendit inutiles, voire annula, tous les efforts des grands personnages cités. Pour ce qui est des vers 63-66, si creux et si impersonnels, ils devraient constituer un préambule solennel au distique 67-68, haec di condiderant, haec di quoque moenia seruant : / uix timeat saluo Caesare Roma Iouem, de manière à porter les quatre héros presqu’au rang des dieux. Or, ce n’est guère le cas : il ne s’agit que d’exalter l’empereur, ce dieu unique et supérieur à Jupiter, lequel se voit pour ainsi dire « dépossédé » de sa ville. Les deux derniers distiques clôturent ce défilé des héros en chargeant Apollon de chanter à jamais la victoire d’Auguste, et en imposant aux marins d’en « garder partout le souvenir » (la menace est plus que distincte). Il est difficile de s’imaginer un totalitarisme plus accompli.

 

Maintenant, penchons-nous sur le début de l’élégie. On constate une contradiction intéressante entre les vers 1-4, pleins de passion et de reproche au sujet des injustes accusations de la part d’un interlocuteur mystérieux, et les vers suivants, une réplique de celui-ci, semble-t-il, qui met les amoureux en garde contre le pouvoir dangereux des femmes, en se référant à plusieurs exemples mythologiques (mais il est vrai que le ton plus ou moins respectueux d’anti-Ego permet de discerner dans ce passage une désapprobation implicite du poète, lequel prend fait et cause pour les légendaires héroïnes). Sa misogynie culmine dans le distique 27-28, où il va jusqu’à se moquer de Jupiter en personne, qu’il ne serait d’ailleurs pas impossible d’identifier à Jules César, dont la relation avec la reine d’Egypte (mentionnée directement dans le distique suivant) a largement contribué à empirer sa réputation et celle de sa famille. De ce fait, il serait tentant de concevoir les premiers quatre vers comme une déclaration de Properce, voué entièrement à la Puella, son idéal poétique et politique, que le régime hypocrite d’Auguste ne cesse de bafouer. L’empereur y répond avec une hautaine condescendance : « les sottises que tu avances (ista, 6), je les proclamais aussi dans mon jeune temps. Ce n’est pas les femmes que tu devrais craindre, ni tes naïves règles morales. Tremble devant mon pouvoir ».

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